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Full text of "La Nouvelle Revue Francaise 1925-01-01: Vol 12 Iss 136"

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12 ANNÉE N° 136 NOUVELLE SÉRIE 1er JANVIER 1925 


LA NOUVELLE 


REVUE FRANÇAISE 


VALERY LARBAUD À PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE 
« ULYSSES ». Réponse à M. Ernest Boyd 


HENRI POURRAT JEAN L'OLAGNE 

JOSEPH DELTEIL JEANNE D'ARC : À L'AVENTURE! 
JEAN CASSOU PROPOS SUR LE SURRÉALISME 
JOSEPH CONRAD CŒUR DE TÉNÈBRES (1) 


RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE, par ALBERT THIBAUDET 
LITTÉRATURE ET POLITIQUE 


CHRONIQUE DRAMATIQUE, par FRANÇOIS MAURIAC 
LA GALERIE DES GLACES ; CHACUN SA VÉRITÉ 


NOTES per ROGER ALLARD, MARCEL ARLAND, FÉLIX BERTAUX, BENJAMIN CRÉMIEUX, 

RAMON FERNANDEZ, GEORGES GABORY, FRANZ HELLENS, ANDRÉ LHOTE, GABRIEL MARCEL, 

HENRI POURRAT, JEAN PRÉVOST, HENRI RAMBAUD, FRANÇOIS DE ROUX, BORIS DE SCHLŒZER, 
ALBERT THIBAUDET, ALEXANDRE VIALATTE. 


LITTÉRATURE GÉNÉRALE. — Jules Laforgue, par François Ruchon. — Soleils 
bas, par Georges Limbour. — Lettres de Marceline Desbordes à Prosper Valmore, 
préface et notes par Boyer d'Agen. — Coup d'œil sur l'âme japonaise : 
travers les villes en flammes, par Paul Claudel. — XXe Siècle, par Benjamin 
Crémieux. — La Légende dorée des Dieux et des Héros, par Mario Meunier. — 


Olivier de Serres, par Edmond Pilon. 
LE ROMAN. — Le Chévreteuille ; Le Purgatoire ; Le chapitre treize d'Athénée, par 


Thierry Sandre. — Emile et les autres, par Charles Derennes. — Souvenirs du 
Jardin détruit, par René Boylesve. — Le prince Jaffar, par Georges Duhamel. 
— Plainte contre inconnu, par Drieu la Rochelle. — Les cinq sens, par Joseph 
Delteil, — Etienne, par Marcel Arland. — Jacqueline ou le Paradis deux fois 
perdu, per Nicole Stiébel. — Les frères Durandeau, par Philippe Soupault. — 
Françoise au calvaire, par Pierre Champion. — Le Cœur gros, par Bernard 
Barbey. — La cellule 158, par Jean Tousseul. — Le crépuscule de M. Dargent, 
par André Berge. 


LETTRES ÉTRANGÈRES. — La vocation théâtrale de Wilhelm Meister, mtroduction 
de Michel Arnauld. 


LES ARTS. — Le Salon d'automne ; La jeune peinture be:ge. 
LA MUSIQUE. — Gabriel Fauré : Les Ballets Suédois, 
LES REVUES. 


RÉDACTION & ADMINISTRATION 


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Dans cette liste sont indiqués, chaque mois, les ouvrages qui, à divers titres, nous. ; 
paraissent dignes d’être signalés à l'attention des lecteurs et des bibliophiles. Un bul- | 
| letin beaucoup plus complet est envoyé réguliérement et gratuitement à quiconque en | 
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, NOUVEAUTÉS 
LITTÉRATURE GENÉRALE, ROMANS, ETC. 
1. A. BEsNARD. L'homme en-rose 6.75 |15. Dr J. C. Marprus. Le cantique Fr 


» 2. H. Borpeaux. Portraits d’hommes. cantiques.. . He SCORE 
4 2EVOlGP TIRE ESS .. 15 fr.|16. G.-A. Masson. L'art d’accomoder les “ét 
D 7. J.-J. BROUSSON. Anatole France en classiques EVA SOPR 
Én pantoufles.s 1. 4, 7.50|17. À. MauRoïs. Dialogues sur le com = 
PL]. Finor: Le héros vo uptueux. inandement 2:75 T=<OPLRS 
PR . … … 6.75 |18. Dmirry MEREjJOKWSKY. La naissance 
. Dr MAURICE DE FLEURY. L’Angoisse des Dieux .. .. 6.75. 
humaine .. . 7 SO 19H :DE MONTHERLANT. Chant funèbre 
. CH. FOURIER. Hiérarchie du cocuage. pour les morts de Verdun ..: 6.50 
Pire 3 + …. 7.50|20. L. PIERRE QUINT. Déchéances aïi- 
7. G. GEFFROY. Image ‘du jour et de la Mmablésis:5,.15 MESSE SR OCPERESS 
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-10. GOBINEAU. Le Prisonnier chanceux. VOVapes dites LÉ 
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11. À. HERMANT. Le Bourgeois 5. LOT: radis deux fo1s perdu "Me TNT OR 


2. PANAIT-ISTRATI. Oncle Anghel. 6.75 | 25. G. VELLEROY. Le feu grégeois. 7.50 
4. L. LE CARDONNEL. De l’une à l’autre parñison Docteur 14m 
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30. ForD. Ma vie’et mon œuvre. 15 fr. Jeanrdu: Plessis. A5 ro SI 
1. L. Lucas DuBRETON. La Princesse cap-| 36. CH. Rappoporr. Jean Jaurès. 14 fr. 

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Les langues du monde. .. 95 fr. PUR usure che ee 0 


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L'histoire Socialiste de la révolution 44. Correspondance générale de JEAN- 
française de JEAN JaAURÈS. (Le tome JacQuEs ROUSSEAU, tome II. 25 fr. 


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. G. D'Houvizce. Le chou .. 12fr.|26. P. VorveneL. Remy de Gourmont vu | 


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PATATE) 2e 7-50 
. E: DuyJARDIN. Les lauriers sont coupés. 

(Préface de VALERY LARBAUD) S fr. 

. Comte DE _GOBINEAU. Les Pléiades. 

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se 2: H. Apes et A. Josirivicr. Le livre de 


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57. À. CARAYON. La vie et les travaux de 
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58. G. Coquior. Les peintres maudits. 
Prix; Gin 
59. P. Darz. Histoire de la reine de Ba- 
PSSVIÈrERAUR re 10 fr. 
60. R. Simoxsox. Bibliographie des œuvres 
ë de À. Gide .. 26 HT: 
| 61. Mecor pu Dy. Hommeries ., 10 fr. 
1 62. Diprror. Le neveu de Rameau. Ill. 
= par BERNARD NAUDIN. .. 600 fr. 
63. ESTAUNIÉ. L'Empreinte. .. 6ofr. 
64. FLauBerT. L’Education sentimentale. 
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Si. P.-J. Tourer. Le mariage de 
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65. H. Crouzor. Des Tuileries à Saint 
Claudie. 25 ff 
66. Cte Dr GoBINEAU. Akrivié ha fr 
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67. J. DE GoxcourT. Gavarni. . p 
GAVARNI). .. .. 40 fi 
. P. Mac OrLAN. Malice, Ill. par Cil 
LABORDE 170 {M 
: OR OI MALEARNE JiRIOPIDE SES 
Prose Se 15 1 
CAR MAURRAS. L'Avenir de l'intell 
gence. Ill. par M. DENIS | 
. MistTraAL. Mireille. Ill. par 
NARD .. ne 
. GÉRARD DE NERVAL. Sylvie. . 
. POUCHKINE. Boris Godounov 
. ROMAIN ROLLAND. Le j ja de lama} 
et de la mort. 40 
. Hans Ryner. Les voyages de Psychi] la 
dore 
. JuLES ROMAINS. Europe. 
. Les pays scandinaves .…. 
. P. VERLAINE. Dans les limbes. 


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BULLETIN DE COMMANDE 


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Veuillez m'envoyer (1) — contre remboursement — ce mandat — chèque joint — :flk 


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REVUE MENSUELLE DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE — rr° ANNÉE Ù 
Directeur : JACQUES RIVIÈRE — Secrétaire : JEAN PAULHAN it 
PARAIT LE 1e DE CHAQUE MOIS 


Par la qualilé des œuvres et des auteurs qu’elle révèle nu publ: Le 
lettré, par le souci constant d'éclairer les aspecis nouveaux de la | 
pensée eide l’art, par l’exacte information critique deses chroniques, | 


5 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 
est à la tête du mouvement littéraire contemporain. 


LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 
publiera dans le courant de l’année 1925, en cinq numéros, 
LES FAUX MONNAYEURS 
(PREMIERE PARTIE) \ 
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par ANDRÉ GIDE 


PRUDENCE HAUTECHAUME, par MARCEL JOUHANDEAU nie 
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LA JEUNESSE DE L’ODYSSÉE, par JEAN PRÉVOST 
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à partir du 1er Janvier 1925 
LA CHRONIQUE DRAMATIQUE RE Le 
par FRANÇOIS MAURIAC 


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Registre du Commerce de la Seine : N° 35.806 


BULLETIN D’ABONNEMENT 


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Veuillez m'inscrire pour un abonnement de * Fo à l'édition ÉLUS 


de là NOUVELLE REVUE FRANÇAISE à à partir du 1 192. 

: Ci-joint mandat — chèque * de . * 85 fr. ; 100 fr. 
€ vous envoie par courrier de ce jour chèque postal de | 42 fr.; 50 fr. 
euillez faire recouvrer à mon domicile la somme de { 28 fr.; 27 fr. 
Les quittances présentées à domicile sont majorées de 1 fr. 75 pour frais de recouvrement) 
ANS: male ts er let RU TE 2 
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TACHER LE BULLETIN CI-DESSUS ET L'ADRESSER À MONSIEUR LE DIRECTEUR 
LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE — PARIS, 3, RUE DE GRENELLE (6°) 


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| NICOLAS EVREINOV. La Mort j joyeuse. 47 lequinade en un ace, : avec une :prologu| 
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(petits volumes in-24 double-couronne) 


VIENNENT DE PARAITRE : 
RABINDRANATH TAGORE 


AMAL ET LA LETTRE DU ROI 


Comédie en deux actes 
Traduite de l’anglaïis par ANDRÉ GiDE 


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Mise à la scène française par J. COPEAU 


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HENRI GHEON. Le Pauvre sous l'escalier. Trois épisodes d’après la vie e de Sair) qu 
Alexis. 1 vol. …. 8,5(M 
ROGER MARTIN DU GARD. Le Testament du Père Leleu. Farce Paysanr\ 
_ en trois actes. 1 vol. … « 2,54} 
EMILE MAZAUD. La folle Journée. Comédie en un acle. 1 vol. … … 2,544] 
JULES ROMAINS. M. le Trouhadee saisi par la débauche. Comédie en ciri |: 
MU ces ere VOIS … ._ EpuifM 
JEAN SCHLUMBERGER. La mort de Sparte, Drame en trois actes. 1 1 vol. 8.5) il 
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par TH. Lascaris. 1 vol. … . 8.5) 
COMTE ALEXIS TOLSTOI. L'Amour, Livre d'Or. Comédie. en Hois actes, traduii{} 
du russe par DUMESNIL DE GRAMONT. 1 vol. 2.71 
RENEBENJAMIN. Les Plaisirs du Hasard. Comédie en quatre actes. 1 vol. 8.5)! 
ROGER ALLARD. Maitre Pierre Pathelin. Farce du XV°® siècle, mise en french fl 
modernes 1 vol 2 5 …. 2,71 
ANDRÉ GIDE. Saül. D en rs Di I | vol. ss er cast eu CE 
Exemplaires sur vélin pur fil Lafuma-Navarre. 10 | 
NICOLAS GOGOL. Hyménée. Evénement fort inoréisemblaite en ee actes, tradil | 
du russe par DENIS RoCHE. 1 vol. .… 8 
CARLO GOZZI. La Princesse Turandot. | Conte tragi-comique en cing actif 
traduit de l'italien par JEAN-JACQUES OLIVIER. 1 vol. .… 8 
LÉON RÉGIS ET FRANÇOIS DE VEYNES. Bastos le Hardi. Cds en #3 } 
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PIERRE BOST. L'Imbécile. Comédie en trois actes. … 2,54 
CARLO GOLDONI. La Locandiera. Comédie en trois acts traduite de l'italien 1 
Mme DARSENNE. .… 8 | 
JACQUES COPEAU. La Maison natale. Dr ame en bre rois actes. PÉCRNS 2 Ê } 
ÉMILE MAZAUD. Dardamelle ou le Cocu. Comédie en trois actes. .… 8 | 
RENE PRES I1 faut que chacun soit à sa place. Comédie en “} | 
ACIES À, M 
SHAKESPEARE. Le Conte d'Hiver. Comédie en 5 actes, traduite de l'anglais 
Mne SUZANNE BING et JACQUES COPEAU .… . 
Exemplaires sur pur fil de ces neuf derniers titres. 


199 


MARCEL ACHARD 


WALBORULG 


VEN EN AUTRE 


TROIS ACTES ET QUATRE TABLEAUX 


ON VOLS IN-16- DOUBLÉ-COURONNE =! 52. 2. 


Ceci n’est pas à proprement parler 
Une comédie. 


3 

| C’est une chanson 

5 Et que vous avez chantée. 

à Veuillez pardonner à l’auteur : 
| La liberté grande qu'il va prendre a 
: De la chanter après vous. * 
| Et peut-être sur un autre air. 


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Î PLAIRES SONT ENTIEREMENT SOUSCRITS. 
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} DU MÈME AUTEUR : É 


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Grand Prix de l’Académie de l’Humour français, Juin 1924 


NOTE BIOGRAPHIQUE 


Né le $ Juillet 1899... Vache enragée.…. Souffleur au Vieux-Colombier… Journaliste au À 
Figaro, à Bonsoir, à Paris-Soir, au Peuple. 

L Trois pièces jouées : La Messe est dite, ez Février 1923, à l'Œuvre; Celui qui 

| puni sa mort, ez Mai 1923 et V° oulez-vous jouer avec mo ? ex Décembre 1923, 

| à l'Atelier. 


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MARCEL ARLAND. 


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EXTRAITS DE PRESSE 
N 
Ce livre m’a à la fois séduit par l’habileté et l'originalité qu’il décéle 
et effrayé par l’état d’esprit dont il apporte la preuve. 
JEAN DE PIERREFEU, Journal des Débats, 26-11-1924. 


C3 


Un vrai don de romancier ; le dessin et la coupe du récit sont de 
grand style. 
ALBERT THIBAUDET, L'Europe Nouvelle, 29-11-1924. 


ETIENNE est un rude tour de force... M. MARCEL ARLAND a 
réussi là une analyse aussi poussée que possible... Si l’on songe en 
outre que de tels tourments sont coulés avec application dans la 
sérénité d’un style qui évoque la Princesse de Clèves, on se fera une 
idée de l’œuvre étrangement poignante du jeune écrivain de La 

Route Obscure. 
Les TReEIZE, L'Intransigeant, 1-12-24. 


Un beau et triste livre, byzantin, minutieux, nuancé, plein d’amers 
et pervers raffinements. Et le style ne se départit jamais d’un ton 
xvule siècle qui ne manque pas de grandeur. 

LES ACADÉMISARDS, Paris-Soir, 2-12-1924. 


M. MARCEL ARLAND est un tout jeune écrivain à qui les plus grands 4 
espoirs sont permis. Depuis un an, il nous a donné trois livres : (À 
FE TERRES ÉTRANGÈRES, ÉTIENNE, LA ROUTE OBSCURE, qui 

VS témoignent chez un adolescent d’une rare volonté de renouvelle- 

| 224 k ment, d’une distinction hautaine infiniment séduisante, enfin ce qui 

ECS ER est mieux et dont toutes ces qualités apparentes ne sont que la trans- 

position esthétique d’une âme profondément religieuse et difficile à 

., 7! satisfaire, È 

Re FRÉDÉRIC LEFÈvRE, Les Nouvelles Litiéraires, 13-12-1924. 
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Son livre est un chef-d'œuvre de pathétique et de discrétion. Le style offre une 
plénitude et une maturité non communes. On y sent la virtuosité du poète et le 
tact de l’humaniste. JEAN-JacQuEs BROUSSON, Excelsior, 1-123-24. 


LE CHÈVREFEUILLE est aussi poignant que Mienne ; comme Mienne, on le dit 
d’un trait, sans reprendre haleine... Résumer ce roman serait le dépouiller de 
tout ce qui lui donne sa valeur, de tout ce qui explique les profonds échos éveillés 
en nous. ORION, Action Française, 7-12-24. 


SR ad mot ue URSS 


Histoire étrange et romanesque où il y a beaucoup de chaleur contenue, de finesse 
et de douleur. ANDRÉ CHAUMEIX, Le Gaulois, 13-12-24. 


Le Prix Goncourt 1924 va particulièrement au CHÉVREFEUILLE, roman 

d'analyse, étude d’un cas passionnel, d’un cas de jalousie, où l’auteur a su faire 

passer le frémissement d’âmes délicates, fièvreuses, meurtries, broyées, trans- 
‘ formées par la guerre. Le style de ce petit ouvrage est d’une perfection et d’une 

sobriété remarquable. ; ; 

… Le choix de l’Académie Goncourt emportera donc cette année l’approbation 

unanime. ANDRÉ BicLy, L'Œuvre, 11-12-24. 


LL. 


On voit que ce roman a toutes les qualités pour plaire au public et aux délicats. 
Il est romanesque, il est imprévu, il est cruel, il est ironique, il est écrit d’une 
façon très sourcilleuse et très aisée cependant. M. THIERRY SANDRE est un 
moraliste qui ne résiste nullement au désir de généraliser de temps en temps ses 
remarques sur le cœur humain ; il a peint des tableaux exquis de ce Paris senti- 
mental que les citadins aiment par-dessus tout, et des scènes sans emphase de la 
vie guerrière. * ANDRÉ THÉRIVE, L’Opinion, 12-12-24, 


On trouvera les qualités de Mienne dans le second roman de M. THIERRY 


Ë SANDRE, LE CHÉVREFEUILLE : une grande aisance dans l’abstrait et un goût * 
È très vif de l’analyse. GILBERT CHARLES, Le Figaro, 11-12-24. || 
_ [RIZ ACHETEZ CHEZ VOTRE LIBRAIRA) 
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REVUE FRANÇAISE 
REVUE MENSUELLE TER 


DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE 


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Le PARIS 


3; RUE DE GRENELLE, 3 


1925 


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A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE « ULYSSES » 
Réponse à M. Ernest Boyd. 


Depuis la publication, dans le numéro d’avril 1922 de 
la Nouvelle Revue Françaïse, du texte de la conférence que 
j'ai faite sur l’œuvre de James Joyce et en particulier sur 
Ulysses à la Maison des Amis des Livres le 7 décembre 1921 
(c’est-à-dire environ deux mois avant la mise en vente de 
la première édition de Ulysses) il a été plusieurs fois ques- 
tion de cette conférence dans les articles que les critiques 
de langue anglaise ont consacrés à James Joyce. Ainsi, 
Arnold Bennett a écrit un long article sur Ulysses à propos 
de cette conférence, et cet article, où l’éloge l’emporte de 
beaucoup sur les restrictions, a eu dans toute l'étendue du 
Domaine anglais un retentissement extraordinaire, dû 
naturellement à la grande renommée dont jouit Arnold 
Bennett comme romancier et à son autorité en matière de 
critique littéraire ; article courageusement écrit, puisqu'il 
devait, en faisant l’éloge de Ulysses, heurter de front un 
des préjugés les mieux enracinés chez le grand public de 
langue anglaise : l’horreur de toute espèce de franchise en 
ce qui concerne les manifestations de la vie physiologique 
et en particulier de la vie sexuelle, D’autres critiques, à la 
suite d’Arnold Bennett, ont osé parler de Ulysses, les uns 
pour le louer, les autres pour le blâmer, et plusieurs de 


ces derniers m'ont mis en cause, et m'ont quelque peu 


malmené pour avoir dit et montré que j'admirais ce livre. 
Mais je n'avais rien à sjouter à ce que j'avais dit à mes 


“3 
À 


6 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


auditeurs de la rue de l’Odéon, et je n’ai pas répondu à 
ces critiques. 

Cependant un d’entre eux, d’origine irlandaïse et spécia- 
liste de l’histoire littéraire de l’Irlande, M. Ernest Boyd, 
auteur d’un ouvrage important sur la « Renaissance litté- 
raire de l’Irlande » (Jrelands literary Renaissance) et qui se 
déclare admirateur de Ulysses, ne cesse pas, depuis deux 
ans, et chaque fois qu’il parle de James Joyce à ses lecteurs, 
de m’attaquer avec acharnement. Il a de l’esprit et du mor- 
dant, et semble bien résolu à mettre les rieurs de son 
côté ; mais il reste courtois, et, digne du nom d’homme 
de lettres, il maintient la querelle sur le terrain littéraire ; 
bref, il mérite une réponse, et même je regrette de n’avoir 
pas eu le loisir de la fui donner plus tôt. 


Ce n’est pas que j'espère l’amener à une entente (ou à 
une réconciliation) sur la question qui nous occupe l’un 
et l’autre, et il ne s’agit ici que de répondre à ses attaques. 
En effet, son point de vue est tout à fait opposé au mien, 
et je vais le prouver dès à présent à Jui et au lecteur. Dans 
son gros livre, Jreland’s Literary Renaïssance (où j'ai trouvé 
sa première attaque contre moi), M. Ernest Boyd dit que 
« l'effort que l’on fait actuellement pour séparer Joyce du 
courant dont il est un affluent est singulièrement futile ». 
Ce courant, c’est la littérature de la renaissance irlandaise 
à l’histoire de laquelle M. Ernest Boyd a consacré son 
livre et qu’il fait partir de l’année 1889. Eh bien, je pense 
que, pour les futurs historiens de la littérature irlandaise de 
langue anglaise, le «courant » sera l’œuvre de Joyce, et 
l « affluent », tout ce qui la précédée en fait de littérature 
anglo-irlandaise à partir de 1889. On le voit : l'accord est 
impossible, et je m'attends, après cette déclaration, à être 
encore plus sévèrement attaqué par M. Ernest Boyd. Mais 
je me demande ce qu’il pourra dire de plus que ce qu'il a 


A: PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE « ULYSSES » 7 


dit jusqu’à présent, sinon peut-être que j'ai perdu l'esprit. 
C’est souvent le suprême argument que l’ainé lance à la 
tête du plus jeune dans les disputes entre gens appar- 
tenant à des générations différentes et qui ne peuvent plus 
se comprendre. (J'avoue que je ne sais pas quel âge a mon 
contradicteur ; mais le ton de ses articles, l’aversion qu'il 
y montre à l'égard de la littérature d’avant-garde, la figure 
de Jaudator temporis acti qu’il y fait, l'allure quelque 
peu dogmatique qu'il y prend, le fait, par exemple, 
qu’il déclare ne pas comprendre comment un auteur tel 
que Marcel Proust, qui traite les sujets les plus scandaleux, 
peut être lu autrement qu’en cachette, et discuté en public, 
dans les pays de langue anglaise, tout cela me donne à 
penser qu'il y a à peu près la même différence d’âge entre 
lui et moi qu'entre M. Paul Bourget, par exemple, et 
M. André Breton. Et pourtant je n’en suis pas très sûr, car 
il m'arrive assez souvent, lorsque j'entends des conversa- 
tions entre jeunes gens, de me sentir beaucoup plus 
« monitoribus asper, sublimis cupidusque.. etc. », c’est-à- 
dire beaucoup plus jeune, moralement et intellectuelle- 
ment, qu'ils ne le sont ; moins discipliné, moins embar- 
rassé de préjugés, moins docile, plus impatient de toute 
espèce de joug, et j’oserai même dire : moins sérieux. En 
tout cas, si je me trompe en répondant à M. Ernest Boyd 
comme un homme relativement jeune répond à un aîné, 
je le prie de me pardonner.) 


Quoiqu'il en soit, depuis deux ans, à différentes reprises 
et dans son livre même, M. Ernest Boyd m'a accusé 
d’une « ignorance colossale de la littérature anglo-irlan- 
daise », et c’est à cette accusation que je veux répondre en 
démontrant que mon ignorance n’est pas aussi colossale 
qu'il le croit. 


LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


= Mais d’abord, une remarque générale : certains critiques: 
de langue anglaise ont une fâcheuse tendanceà considérer 
_les lettrés continentaux qui s'occupent des littératures de 
langue anglaise comme des provinciaux mal renseignés, 
_ incapables d’apprécier les ouvrages anglais, encore attachés 
! aux préjugés de Voltaire et peut-être même capables de 
_ préférer Dryden à Shakespeare. J'ai fait l'expérience de cette 
tendance lorsque j’ai été éreinté par un critique londonien 
_ à propos de mon Introduction aux poèmes de Coventry 
_Patmore traduits par Paul Claudel. J'avais rabaissé Ten- 
nyson pour exalter Patmore. Crime impardonnable, mais 
* surtout profonde SAONE Cependant cette opinion 


Taper est t'allée en déclinant, de telle sorte qu’ aujoue 


_d'hui l'opinion que j avais émise il ya douze . ’aurait, 


dinaire. Et récemment encore, un ae ne voyant 
_ que je n'avais pas cité T. S. Eliot (Américain de naissance 
t de nationalité) dans un article consacré à la poésie 
nglaise contemporaine, avait si bien cru que si je l'avais 
‘omis ce ne pouvait être que par ignorance, que, sans 
même prendre la précaution de se renseigner et de lire un 
_ second article consacré à la poésie américaine (annoncé du 
reste à la fin du premier article) et qui contenait plusieurs 
_ paragraphes sur l’œuvre de T. S. Eliot, il m’accusait d’avoir 
parlé de choses que je ne connaissais pas. 


A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE € ULYSSES » 


a priori, et il s’efforce de la démontrer de deux manières : 


par une ciialion incomplète d'une phrase de ma conférence ; 


et par l'interprétation qu'il donne d’une comparaison dont Je 
me suis servi pour rendre sensible aux auditeurs et aux lecteurs 
français ce que je voulais exprimer. 
_Je laisse de côté les attaques non soutenues de raisons 
qui font cortège aux deux grands arguments de mon 
adversaire, — comme celle-ci : « M. Valery Larbaud que 
je soupçonne d’être le prototype de nos esthètes cosmo- 
polites locaux (ceux de New-York). » J’adresse un salut 
fraternel aux « esthètes cosmopolites de New-York » et 
je m'en tiens à ces deux points précis. 


D'abord, la citation incomplète. Mon ignorance éclate 
quand je dis qu'avec James Joyce « l'Irlande fait une entrée 
sensationneile dans la littérature européenne ». Et en effet, 
cette phrase implique une ignorance complète des grands 
écrivains anglo-irlandais antérieurs à la récente guerre 
d'indépendance de l'Irlande : Synge, George Moore, Yeats. 
Mais j'ai écrit : L’Irlande, on plutôt la Jeune Irlande. C’est- 
à-dire celle d’après 1914, celle dont les journaux du monde 
entier annonçaient alors (1921)le triomphe définitif, celle 
qui venait de reprendre sa place parmi les nations indé- 
pendantes de l’Europe. Et pour tous les auditeurs et lecteurs. 
français, cette expression « Ja jeune Irlande » désignait 
cette Irlande-là, sans équivoque possible '. Accessoirement, 
M. Ernest Boyd fait remarquer (à propos de cette même 
phrase qu'il a mutilée avec tant de sans-gêne), qu'il est 
« suprêmement naïf » et même « touchant » de croire à 


_ l'existence d’une littérature européenne. Et pourtant lui- 


1. Justement, le 7 décembre 1921, quelques heures avant ma con- 
férence, les journau* annonçaient la signature de l'armistice entre 
l'Irlande et le gouvernement britannique ; et la conférence se fit dans 
l'atmosphère créée par cette nouvelle, présente à tous les esprits. 


p 
à 
| 
‘208 
p, 


TO LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


même semble admettre qu’il y a eu et qu’il y a encore dans 
plusieurs pays d'Europe un petit nombre d'écrivains qui 
sont lus par les lettrés de tous les pays et dont l'influence 
s’est fait sentir (ou se fait sentir) dans la littérature de ces 
autres pays. Eh bien, c’est ce petit nombre d'écrivains lus, 
étudiés et imités au-delà des frontières de leur domaine 
linguistique que j'appelle « la littérature européenne ». 
Les noms de Tolstoï, d’Ibsen et de Nietzsche que je citais 
peu après avoir écrit les mots « littérature européenne » ne 
laissaient aucun doute là-dessus. Est écrivain européen 
Pécrivain qui est lu par l'élite de son pays et par les 
élites des autres pays. Thomas Hardy, Marcel Proust, 
Pirandello, Ramon Gomez de la Serna sont des écrivains 


européens. Les écrivains de grande vente dans leur pays 


d’origine mais non lus par l'élite de leur pays et ignorés 
par les élites des autres pays sont des écrivains... disons 
nationaux, — catégorie intermédiaire entre les écrivains 
«européens et les écrivains locaux ou dialectaux. 

Mais ici, c’est à moi d’être surpris et même « touché ». 
Pour M. Ernest Boyd, — je vois cela écrit en toutes lettres 


dans son dernier article de The New York Herald Tribune —: 
& À peu près l'unique forme de consécration qui implique 


qu’un écrivain possède une célébrité européenne ou mon- 


diale c’est. » oh ! devinez quoi ? Le fait que les critiques 


étrangers qui écrivent pour l'élite de leurs différents pays 
s'occupent de ses ouvrages ? non. Le fait que les élites 


<trangères achètent ses livres, et que les Jeunes de létran- 


ger subissent son influence ? Non plus. C'est. le Prix 
Nobel ! Une récompense officielle, c’est-à-dire un hommage 
rendu à la réputation déjà acquise par un écrivain. Un 
prix littéraire qu’on obtient à ancienneté. Un prix qu’un 
nouveau Corneille écrivant aujourd’hui un nouveau Cid, 
ou qu'un nouveau Baudelaire publiant cette année d’autres 
Fleurs du Mal devraient attendre soixante ans, si même 
ils l’obtenaient jamais... Et après avoir gravement écrit 
cela, M. Ernest Boyd me conseille « amicalement » 


-A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE « ULYSSES )» ET 


d'aller chercher « dans cette ville arriérée, Dublin » le sens 
du comique qui semble s'être oblitéré chez « les nouveaux 
esthètes ». Jai, nouvel esthète, visité il y a onze ans cette 
« ville arriérée, Dublin », j'y ai passé deux très agréables 
semaines, et bien que je n’y aie fait la connaissance d’aucun 
homme de lettres irlandais, jai pu, en regardant les 
étalages des librairies et en lisant les publications et les 
ouvrages littéraires édités à Dublin, me faire une idée du 
degré de culture de lélite irlandaise. Eh bien, je suis certain 
qu'on n’y trouverait pas beaucoup d’intellectuels assez peu 
au courant de la vie littéraire européenne, assez de leur 
paroisse, pour penser : « L’Irlande est une des premières 
nations littéraires de l'Europe, puisque M. W. B. Veats a 
obtenu le prix Nobel. » Pourquoi pas la fleur d’or des Jeux 
floraux ? Cette naïveté de mon contradicteur na rappelé 
celle d’un étranger qui m'a dit un jour sans avoir la 
moindre intention de me faire rire : « Si on réunissait en 
trois ou quatre volumes tous les discours de réception des 
Académiciens français depuis la fondation de l’Académie 
jusqu’à nos jours, on posséderait ce qu’il y a de meilleur 
dans la littérature française et on aurait à peine besoin de 
lire le reste. » Ce sont là de ces choses qui nous désarment, 
qui nous attendrissent, et qui mettent un point final à 
toute discussion littéraire. 


L 


Pourtant je veux bien poursuivre celle-ci, et j'aborde le 
second point sur lequel M. Ernest Boyd fonde son accusa- 
tion d’ignorance. J'ai dit qu’un écrivain irlandais qui, de 
nos jours, écrirait en irlandais serait dans une situation 
comparable à celle d’un écrivain français qui écrirait en 
vieux français. Il conclut de cela que je ne sais pas que 
lirlandais est encore écrit et parlé, qu’il est, dans une cer- 
taine région de l'Irlande, une langue encore vivante, et qu’on 
l'enseigne à Dublin même. Maïs qui croira que j'ignore 


12 : _ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


une chose si connue ? Ou qui pourra supposer que je 
prends lirlandais, langue celtique, pour une ancienne 
forme de la langue anglaise actuellement parlée par la 
grande majorité des Irlandais en Irlande même et au 
dehors ? Tout au contraire, on pensera plutôt que c’est lui, 


M. Ernest Boyd, qui paraît ignorer que le vieux français est 


presque aussi incompréhensible pour la majorité des Fran- 
çais, et même pour les lettrés français, que peut l'être 
l'irlandais pour la majorité des habitants de l'Irlande, et 
qu’à part un nombre très restreint de spécialistes, personne 
en France n'est capable de lire et de prononcer le vieux 
français. Peut-être at-il cru que je voulais parler du fran- 
çais d'Alain Chartier ou de celui de Villon ; mais cela 


_ prouverait qu'il ignore absolument ce que les philologues 


entendent par les abréviations V. fr. et O. F., ignorance 
non pas colossale, mais un peu surprenante chez un lettré. 
Mais enfin, puisque M. Ernest Boyd s’y trompe, et qu’on 
voit parfois les mots « vieux français » employés abusive- 
ment pour désigner la langue du xv° siècle (qui est en 
réalité le Moyen-Français), je veux bien renoncer à cette 
comparaison, et la prochaine fois que le texte de ma con- 
férence sera ré-imprimé, on lira qu’ « un écrivain irlandais 


_qui de nos jours écrirait en irlandais serait dans une situa- 


tion comparable à celle d’un écrivain français qui écrirait 
en breton moderne. » 


J'ai répondu à la principale accusation de M. Ernest. 
Boyd et je ne crois pas utile de répondre à quelques 
reproches d'importance beaucoup moindre, que du reste 
il n'a pas constamment reproduits ou qu'il a même aban- 
donnés dans ses attaques récentes. Ainsi, il a dit que j'avais. 
fait une description fantaisiste du manuscrit de Ulysses,. 
qu'il a vu, alors que ce sont les brouillons préparatoires de 
Joyce, qu'il n’a pas vus, que j’ai décrits. 


A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE € ULYSSES )» 13 


Et qui donc croira que j'ignore ou méconnais l’impor- 
tance de l’œuvre de W.B. Yeats, encore que son prix 
Nobel ne me donne pas autant de respect qu'il en inspire 
à mon contradicteur ? Il nest pas absurde, non plus, de dire 
que W. B. Yeats est un des précurseurs de James Joyce. 
Par là même je reconnaïs l'importance de l’œuvre de 
W. B. Yeats, dont l'influence se fait sentir sur tous les 
écrivains irlandais qui sont venus après lui ; et si M. Ernest 
Boyd n’a pas su démêler cette influence (aussi honorable 
pour W.B. Veats que pour J. Joyce) dans Ulysses, qu'il 
attende la publication du prochain livre de Joyce, où il la 
constatera sûrement. Que si je préfère l’œuvre de Joyce à 
celle de W.B. Yeats, c’est affaire de goût et d’affinités, et, 
je ladmets, de partialité en faveur de l’art de ma propre 
génération. 


Si dans tout ce qui précède j'ai beaucoup parlé de ma 
conférence du 7 décembre 1921, c’est qu’en effet il me 
semble que les attaques de M. Ernest Boyd contre moi 
sont indirectement dirigées contre l’œuvre de James Joyce, 
qu'il prétend admirer pourtant. En somme il reproche à 
Joyce d’avoir en moi, qui lai présenté à une partie du 
public français, un admirateur colossalement ignorant, 
maladroit et « esthète ». Mon admiration continentale lui 
fait du tort, dépose contre lui. « La conséquence logique 
de ce zèle doctrinaire d’une coterie, écrit-il, est de laisser 
(laisser et non pas « mettre ») ce génie profondément irlan- 
dais en possession d’une renommée prématurément cosmo- 
polite, — fâcheux destin dont les écrivains isolés du milieu 
dont ils font partie et qui sont présentés au monde sans 
arrière-plan, ont toujours été victimes. » M. Ernest Boyd 
plaisante : il sait bien que Ulysses ne connaîtra pas la popula- 
rité continentale du Corsaire ou du Don Juan de Byron, et 
que la renommée de Joyce demeurera pendant de longues 
années une renommée d'élite, c’est-à-dire due à, et entre- 


14 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE. 


tenue par, des admirateurs éclairés et capables de replacer, 
par la pensée, Joyce dans l’ensemble dont il fait partie (et 
que selon moi il domine), et de bien connaître les arrière- 
plans de son œuvre. Mais dans ce qu’écrit M. Ernest Boyd 
je retiens le mot « coterie ». 

La coterie, c’est « un servidor ». Mon nom cité peu 
avant cette phrase (dans Zrelands literary Renaissance) me 
l'avait donné à penser ; mais à présent il n’y a plus à en 
douter : dans le dernier article de M. Ernest Boyd (N° du 
15 juin 1924 de The New York Herald Tribune) il n’est plus 
question de coterie mais de moi seul. Et cela me fait penser 
qu'à l’origine, quand il écrivit son livre, M. Ernest Boyd, 
mal renseigné, a dû croire que je n’étais que le porte-parole 
d'un groupe d’admirateurs parisiens de Joyce, et que je ne 
faisais que répéter ce que m’avaient dit des personnes de 
l'entourage immédiat de Joyce. Mais depuis, j'ai profité d’un 
interview pour éclairer un peu la religion de mon contra- 
dicteur : j'ai pris l'entière responsabilité des opinions que 
j'ai émises touchant l’œuvre de Joyce (qui n'avait même 
pas lu ma conférence avant de l’entendre); j'ai montré, 
puisqu'on m'y contraignait, mes titres et mes références de 
traducteur d'écrivains anglais et d’angliciste militant, auteur 
d'articles grâce auxquels les noms de plusieurs écrivains de 
langue anglaise, anglais, irlandais et américains, ont com- 
mencé à se répandre en France. J'ai montré enfin à 
M. Ernest Boyd, qui a lu cette interview, qu’en reconnais- 
sant chez Joyce un écrivain d’une très haute lignée, je 
n'avais fait qu'ajouter un résultat heureux à ceux quiont 
marqué ma carrière d’angliciste curieux des productions de- 
la littérature contemporaine du domaine anglais, et que ce 
n’est pas du tout par hasard ou par caprice ou par un 
enthousiasme irréfléchi, qu'ayant pénétré dans cette salle- 
remplie de trésors, Ulysses, je me suis mis en devoir de la 
faire connaître à l'élite des lettrés français. La porte était 
ouverte, disons entrouverte; les lecteurs de The little 
Review avaient tous pu visiter cette salle, et déjà plusieurs. 


A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE « ULYSSES » IS 


jeunes écrivains américains et anglais avaient chuchoté qu'il 
y avait là un grand et curieux trésor ; mon seul mérite, 
c’est d’avoir été le premier hors du domaine anglais à dire 
sans aucune hésitation que James Joyce était un grand 
écrivain et Ulysses un très grand livre, et cela, à un 
moment où personne encore, en Irlande, ne l’avait dit. 


Certes je n’ai jamais songé qu’un jour la nation irlan- 
daise pourrait me voter des félicitations, félicitations qu’elle 
devrait avant tout, à Miss Margaret Anderson, directrice 
de The little Review, mais c’est pour moi une surprise 
pénible de voir qu'un critique irlandais qui se déclare 
admirateur de Ulysses cherche à réduire à néant le mérite 
de leflort que j'ai fait pour appeler l'attention des 
lecteurs continentaux sur Ulysses. Il est vrai que des 
critiques anglais et américains ont approuvé cet effort et 
l'ont soutenu, mais le blâme, en général, rencontre plus 
de crédit que l'éloge, et les accusations de M. Ernest Boyd 
commencent à se répandre déjà. Ainsi, dans le livre de 
M. Herbert S. Gorman, qui a le ton modéré d’une étude 
consciencieuse (James Joyce, his first forty years, Huebsch, 
New York, 1924) je lis ceci (p. 126) : « Un personnage 
tel que Stephen Dedalus ne pourrait exister nulle part 
ailleurs qu’en Irlande, et c’est pour cela que certains cri- 
tiques, parmi lesquels M. Valery Larbaud, vont trop loin 
lorsqu'ils cherchent à enlever Stephen à son milieu intel- 
lectuel natal et à faire de lui une création des lettres euro- 
péennes en général. » La source de ce passage est visible- 
ment la phrase du livre de M. Ernest Boyd que j'ai citée 
plus haut. Mais d’abord c’est Stephen Dedalus lui-même 
qui par ses aspirations et par sa vie cosmopolite sort de 
son milieu intellectuel natal; et quand il y resterait, 
comme Raskolnikoff reste dans le sien, ce ne serait pas lui, 
ce n’est pas lui, c'est l’œuvre dont il est un des éléments qui 


16 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


_ dépasse, par son ampleur et ses qualités de style, la catégo- 
rie nationale. Mais au fond, qui cette remarque sur moi 
atteint-elle ? James Joyce, déclaré incapable d’avoir créé un 
personnage qu’on puisse comprendre hors d'Irlande. 


C’est pour cela, surtout, que je tenais à répondre publi- 
quement à M. Ernest Boyd : parce qu’à travers moi ses 
critiques atteignent l’œuvre de Joyce. Quant à son admira- 
tion (qui paraît croître d'article en article) pour Ulysses, on 
m'a dit que dans une première édition de /relands literary 
Renaissance M. Ernest Boyd citait à peine le nom de James 
Joyce ; et ce ne serait qu'après le bruit fait autour de la 
publication de Ulysses qu’il se serait décidé à parler longue- 
ment de Joyce dans son livre. Eh bien, j'avoue que l’ab- 
sence du nom de Joyce ne m'aurait pas du tout choqué 
dans ce livre: c’est une histoire du mouvement littéraire 


n'apparaît, tout à la fin, que comme un des petits poètes 
de ce mouvement, et il devait être satisfait de la place 
qu'on avait donnée aux poèmes de Chamber Music dans 


ment avaient été Standish O’Grady et Douglas Hyde. Ses 
figures de premier plan étaient Yeats, Synge et George 
Moore ; et, dans une catégorie moins élevée, James Ste- 
_ phens. En 1914 tout cela appartenait déjà à l’histoire litté- 

raire. Avec la guerre anglo-irlandaise, menée parallèle- 
ment à la guerre continentale, une première phase de la 


renaissance littéraire de lIrlande s’achevait. Une autre 
Dar . ‘ 
M commençait. À Trieste. 
# VALERY LARBAUD 
NA Post-Scriptum. — Au cours de la correction des épreuves 
cr 


Le de la réponse ci-dessus, j'ai lu dans le numéro de novem- 
. bre 1924 de The Dial de New-York, un article de M. Ed- 


irlandais de 1889 à 1914, et pendant cette période-là, Joyce 


À Dublin book of Irish verse. Les précurseurs de ce mouve- 


; 
ï 


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GS NE cd DE cn 


; 
ÿ 
4 


A PROPOS DE JAMES JOYCE ET DE & ULYSSES » 


mund Wilson sur le livre de M. Herbert S. Gorman cité 
plus Haut, article dans lequel sont relevées plusieurs 
légères erreurs commises par M. H. S. Gorman. Or, une 


de ces erreurs provient des articles de M. Ernest Boyd 


qui concernent ma conférence. Voici comment la relève et 


la corrige M. E. Wilson : «.….. il [H. S. Gorman] dit que 


M. Valery Larbaud a affirmé dans la Nouvelle Revue Fran- 
çaise que Joyce avait écrit les différents chapitres [de 
« Ulysses »] avec des crayons de différentes couleurs afin de 
mieux marquer leur « symbolisme », et il semble surpris 
de constater que le Manuscrit de Quinn est tout entier 
écrit à l'encre noire ; mais ce que Larbaud a dit en réalité, 
c'est tout simplement que Joyce, pour se retrouver dans 
l'énorme masse de ses matériaux, avait imaginé d'indiquer, 
avec des crayons de différentes couleurs, les notes destinées 
aux différents chapitres de son livre. » (Edmund Wilson, 
The Dial, novembre 1924, pp. 433-434). 

Var 


D 


FOR + * FA Le 


* 


JEAN L'OLAGKE : 


Le soir tombe. Il va pleuvoir. Le sombre ramas bleuâtre 
du nuage se presse contre le long toit du mont levé 
là-bas de biais sur la campagne. Dans ce vieux petit pays 
des collines, des vergers de pommiers et dé noisetiers 
dorment à l’écart. Que nous veulent-elles, ces choses, si 
bonnes, si tristes ? D'ici l'on voit par la plaine les allées 
d'arbres, lés lignes des terres, les fils des routes, jusqu’à 
l’autre chaîne, basse au loin, et du mênie bleu fort que les 
gentianes mouillées des pacages. 

Qui regarde un homme au visage prend confusément 
idée de son âme. De même, si l’on s'arrête, si l’on regarde 
devant soi, ne sent-on pas on ne sait quoi d’incertain 
comme une parole chuchotée émaner de cette contrée 
assoupie. Pour que tout aille, que faudrait-il comprendre ? 
pour qu’on sorte de cet ennui dans la vie, de cette lente 
désolation, amicale pourtant, parce que la même dans tous 
les cœurs ? Lee 

.… Le soir tombe. Il doit faire du vent sur les plateaux. 
Au-dessous du rocher des Trupies, là où les friches s'étendent, 
je descends comme tant d’autres fois vers les pins et la 
solitude. Deux, trois fleurs jaunes de l’arrière-saison font 
lueur dans les genêts obscurs. L'oiseau de la pluie jacasse 
et d’un vol en vagues va s’agripper à un tronc sous le cou- 
vert. Quelqu'un me devance de touffe en toufle, quelqu'un 


1. Pour servir d'introduction à un recueil posthume de Jean-Fran- 
çois Angeli : la Métairie de Jean l’Olagne, suivi d’Equinoxes. Sous presse 
aux Editions du Pigeonnier. æ 


| JEAN L'OLAGNE | 


qui va vite en silence. Voici que j'approche du pays plein 


d'ombre. À: travers des groupes qui s’agitent sans bruit un 
grand garçon passe en hâte. Là-bas un orphéon fantôme 
joue sous les tilleuls, devant le train où des drapeaux bru- 
meux battent Pair gris de l'aube. Et cà et là devinée, pressée 
contre une SA une jeune femmé sanglote, sanglote, 
dans la foule vague. 

O'mon ami, mes amis de ce temps ! 

À peine as-tu pu errer dans ces campagnes, à peine 
inventer leur secret. Ni Sur dy colline ronde, ce journal d’un 
village que nous avons écrit ensemble, ni tes quelques 


contes, ni tes poèmes même ne peuvent vraiment parler 


pour toi. On'ne saura pas qui tu étais. 

Une vie agreste, mystérieuse. Après l'enfance ici et le 
collège, Rome à l'aventure. Les années où il! était soldat, 
celles où il était répétiteur, étudiant, à Saint-Marcellin, à 
Tournon, à Grenoble, à Florence. 

Puis les troïs mois de professorat à Annnecy. Et l’espèce 
dé grande inquiétude qui le travaïlle, lui faisant tout cher, 
soudain le ramène en ce canton. La guerre. Le rr juin r9r$, 
à Paube, dans un petit bois d'Artois, il tombe devant les 


Allemands qui contre-attaquent. On ne saït rien de plus. 


Une ombre... 

Dans les Jardins sauvages j'ai essayé de parler de sa vie et 
de son œuvre. Mais je ne pouvais peindre que ses entours. 
Sa plus sourde passion, cette inquiétude: qui était son âme 
même, comment la dire ? 

Peut-être, si l’on savait se pencher sur ce petit recueil, 
si l’on savait bien. Il y 4 là les vers de‘sept années. C’est 
comme une piste de chasse, à travers la feuille et l'herbe. A 
la suivre, ne croit-on pas entrevoir, par instants, sous les 
vapeurs, le jardin défendu, qui n’est autre que ce monde 
mais ce monde enfin relevé de la chute et tel que nous 
saurons le voir quand'toutes choses seront, — dans le 
Royaume. 

D'abord il ne s'agissait, selon ton mot, que de « se cou 


20 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


vrir la tête d’un papier », contre le gros soleil. Ecrire, c’est 
faire glisser des images, des personnages, entre soi et le 
siècle ; c’est élever une cloison derrière quoi vivre libre 
dans son Port-Royal. 

Mais déjà, quand tu vaquais près des amers villages de 
granit ou des chemins bordés de pierres au dos des collines, 
tu allumais ainsi qu’un berger le vieux feu rustique de la 
fantasmagorie. « Elle avait des cheveux comme un char de 
foin. » Ce mot d’un bouvier, il suffit que tu l’entendes sur 
la route: de la graine rouge la fumée lève, le songe 
d’Abandonné monte, s’étend suivant la pente dans la douce 
combe solitaire. 

Puis il y a eu la Métairie de ce singulier Jean l’Olagne, 
à la recherche d’une allégresse et d’une force. J'en ai dit 
trop longuement l'aventure pour y revenir. Tu avais trouvé 
en cet insolite lyrisme un domaine à toi, paysan et un peu 
fol, sous le signe de l’alouette. Ainsi dans les branchages, au 
pli du mont, mi-fabrique à papier, mi-couvent, l’antique 
logis qui avait été celui de ton grand père. Et le matin, 
devant le haut filet d’une fontaine, la maison à histoires, à 
trésor caché, marquée en rouge de lettres mystérieuses sur 
sa façade, reflétait le soleil levant dans ses petits carreaux 
noirs, comme si quelque or légendaire flamboyait de l’inté- 
rieur. 

C'était là le château où rencontrer les fils de fée, ces 
voyants de campagne qu’une soudaine démarche de leur 
imaginative emporte parfois jusqu'aux abords de l’autre 
planète. 

Mais tu ne songeais qu'à passer outre. Au début de 
1914, le manuscrit de la Métairie est débroché, brûlé en 
Parties 

Tu errais encore derrière les fermes, sur ces gazons où 
des plumes blanches traînent parmi les chardons, entre les 
fagotiers. Un vieux bonheur campagnard semble mort de 
décrépitude sous les ormeaux du jardin redevenu sauvage. 
Les demoiselles des domaines, col nu, figure claire et fière, 


nert- GE 


Has ln ut di) Éd 


JEAN L'OLAGNE : 21 


on ne les verra jamais. Un doigt marquant la page dans le 
livre, elles suivaient rêveusement l'allée de chênes et 


leur ample robe balayait par moments lherbe grise 


de pluie. Elles avaient de beaux yeux sombres dont les 
regards allaient vers la montagne où la nue s’enroulait sor- 
tant des hauts ravins. 

Des jeunes hommes les ont vu passer sur ces chemins 
abandonnés, et eux non plus n’ont pas été heureux. Jamais 
personne n’est heureux. Besoin de la solitude, qui reste le 


désir d’une compagnie. Il faudrait « changer la vie », peut- : 
être, trouver l’incantation qui rend toute chose transparente. 


Alors, tout nous étant ouvert, dans ce pays selon notre 
cœur, de ces solitudes pareilles, nous saurions faire enfin une 
amitié. | 

Avec pour génie cette tendresse hallucinée dans le cœur, 
pourrait-on transformer le monde ? Percer ce secret qui 
flotte sur la prairie, qui traîne dans le vent sous le ciel lourd 
et bon du soir, saisir. mieux ces fêtes d’une minute qui 
semblent nous rendre la patrie véritable... Mais déjà 
le brouillard et l’ombre reviennent avec ce vent, et il 
nous faut aller à nouveau, sans savoir, dans l’obscurité 
descendue. 

Sans rien publier, il cherchait, à l'écart, travaillé de 


sombres fièvres. Puis il se tut. « Les mots font mal à ceux 


qui vont mourir. » [Il savait tout d'avance. 

Là-bas, dans la boue, il resongeait à sa pastorale. Le 
monde même avait changé. Sa tâche lui était remise, il 
avait retrouvé la force. 

« On se mit à rigoler comme des fous, a écrit son cama- 
rade, et je puis vous dire que nous sommes sautés les pre- 
miers dans la tranchée boche... moi je le suivais et lui 
me disait toujours que si sa mère le savait dans un état 
comme nous étions, elle en mourrait, car il pensait tou- 
jours à vous autres... » 

La même nuit dans une tempête de terre, d'acier et de 


| fumée, il s’abattait sous la rafale des mitrailleuses. Il 


122 à LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


dit qu'il aurait voulu mourir au milieu des siens et 
embrassa son camarade. Les Allemands survenaient. On 
_ n’a rien su de plus. 

Ayant accepté de mourir, c’est ainsi qu'il est mort, seul, 
dans l’aubeaffreuse d’un boqueteau durementconquis. Pour 
attester son sang reste ce petit livre. Saura-t-on l’accueillir et 

y trouver la passion d’une vie ? 

Il: »’a rien voulu peser de ce qu’il donnait. Et pourtant il 
avait la clef peut-être d’un domaine où jamais nous m’entre- 
rons, parce qu'il est mort. 

… Le pivert revole plus loin, d'a se en-arbre. Entre les 
pins:assombris je reviens vers la route sans le compagnon 
d'autrefois. Le jour s’en va, et le mois, et l’année. Mais 
l'heure de Dieu arrivefa, où tout prendra sa vraie figure, 
comme l'ont toujours pressenti les poètes. Nous ne te 
reverrons. pas avant, dans cette nuit où ton corps même s’est 
dissous. Mais alors, quand tout sera, nous te retrouverons, 
toi qui voulus tout trouver avant l’heure. 

Soudain, de derrière la colline, parce que les lampesélec- 
triques de la petite ville s’allument d’un coup, monte une 
faible, une étrange lueur dorée. 

HENRI POURRAT 
Ambert — novembre 1924. 


JEANNE "D'ARC®E 


A l'aventure ! 


Jeanne monte à cheval. C’est un cheval bai-brun, de race. 


picarde, long et le nez en feu. Il coûte 12 francs, et il hen- 
nit tout joyeux d’avoines. Il porte un coquelicot dans 
chaque oreille et une pucelle sur le dos. ; 


Derrière Jeanne s’aligne son escorte, les six copains qui 


vont l’accompagner à Chinon. Il y alà le chevalier Jean de 
Metz, l’écuyer Bertrand de Poulangy, Jean de Vienne, 
héraut du roi, l’archer Richard, et enfin Jean et Julien, 
serviteurs du chevalier et de l’écuyer. | 
Robert de Beaudricourt assiste au départ. Voilà l’homme 
de sens rassis, l’homme qui conseilla de renvoyer Jeanne 


à son père «avec de bonnes buffes et de bons torchons ». 


Un homme de sens rassis est un excellent instrument. 
Mais le sublime lui est étranger, et.ce n’est jamais lui qui 


_ sauvera le monde. Les œuvres de génie réclament une 


fillette, un pâtre, un dieu. 

Aujourd’hui, Beaudricourt est là. Ilremet lui-même une 
épée à Jeanne, I] lui passe la main dans les cheveux, lui 
casse du sucre sur le nez. 

Déjà le soleil se lève, un pâle soleil d’Est, tout militaire, 
clos comme une forteresse. Les nuages ont lair de 
murailles. Les choses ont de rudes attaches, tout est solide 
et fidèle au sol. Il fait tiède, et le vent sent les larmes. 
Tout Vaucouleurs est là, hommes de labeur, femmes de 


Éte ‘Copyright by Bernard Grasset. 


42) 


Ne 
; 


24 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


service, gosses rougeauds et ronds : paysans épais, tout 
clairs de terre et de destin ! L’horizon est fermé à clef. Les 
arbres retournent à leurs racines et les prairies se pelo- 
tonnent à leurs coteaux. Sur la route, les cailloux ont une 
odeur de patrie. 

La petite troupe part. 

Jeanne dira plus tard : « Eussé-je eu cent pères et cent 
mères, je serais partie | » 

Elle se tient droite et rose sur son jeune cheval en feu, 
dans son gentil habit d’homme; la chronique dit «en 
gippon, avec des chausses longues liées par des aiguillettes, 
des éperons et un haubert ». 


Vers midi, on fait halte. On s’assied dans un champ de 
betteraves, et on casse la croûte. Poulangy a apporté quel- 
ques victuailles, un poulet froid, des œufs, du jambon fumé. 
Jeanne, dans la nouveauté de ce voyage au grand air, dans 
limpromptu de ce déjeuner champêtre, dans son rôle de 
jeune chef, est en gaieté. Elle rigole, fait des jeux de mots. 

— Et le pinard ? dit-elle. | 

On mange sur le pouce, les genoux pointus, la langue 
saliveuse, le cœur à l'aise. Tout le firmament au-dessus 
d'eux est une nappe blanche. On mange sous la nappe, 
avec des rires et de grands coups d’eau. Un peu d’enfan- 
tillage ne gâte jamais les choses divines. Je suis sûr que 
dans ton Paradis, Jeanne, Dieu fait la manille avec les 
Anges! 


On remonte à cheval. On repart. Toujours, lorsque 
sonne le dernier coup de douze heures, une légère tristesse 
envahit l'atmosphère parce que déjà le jour commence à 
descendre. Mais la petite troupe chevauche dans le conten- 
tement de la conscience et de l'estomac. Il suffit d’une 


sc né Sistiteti Shut ES SS 


25 
bonne digestion pour rajeunir le firmament. On va, par les 
chemins détournés, les sentiers de traverse. On évite les 
villes, les villages. On avance, le long des bois et des ruis- 
seaux, en devisant, et les chevaux pleins d’herbe et de 
liberté caracolent sous un grand ciel. 

Bientôt, on atteint l’'Ornain. C’est une rivière étroite 
mais assez profonde, eau dormante, racines. Les chevaux, 
manquant d'espace, y nagent mal. Il faut passer à gué, à 
pied. On descend de cheval. Jean et Julien, les serviteurs, 
emmènent les bêtes en amont, cherchant un endroit plus 
propice. Jeanne ôte son haubert, dénoue ses aiguillettes, 
remonte ses chausses de peur de les mouiller. Elle entre à 
l’eau, pieds et jambes nus, frileuse et riante. Elle blague : 
« Pfff! Cette eau est froide comme une Anglaise ! » À côté 
d'elle, Jean de Metz et Poulangy la soutiennent par les 
bras. La jeune fille, chatouillée, devient vite petite fille. 
Elle pousse des cris d’agneau mortel, montre ses dents aux 
poissons. De menus poissons doux comme des lunes jouent 
à ses pieds, lui lèchent la rotule et les talons, vouent leurs 
écailles aux orteils. Peu à peu, l’eau devient plus profonde. 
Jeanne relève encore ses chausses. Diable! Elle montre le 
bas de ses cuisses. Maintenant, sa pudeur s’alarme. Elle 
s'arrête au milieu du courant. Metz et Poulangy, gaillards, 
l’entraîinent en plaisantant. Jeanne leur dit gentiment: 
« Fermez les yeux ! Je ne veux pas qu’on me regarde! » 
Je pense que ni le chevalier ni l’écuyer... On atteint le 
milieu du lit. À ce mot de lit, Jeanne rougit encore. La petite 
paysanne saine de corps est rouge comme une cerise. Elle 
crie maintenant: « Laissez-moï ! Laissez-moi ! » Elle essaye 
de retourner en arrière. L'eau lui chatouille les cuisses, lui 
met du froid au cœur, lui ôte tout son sang-froid. Elle se 
débat, tandis que les deux hommes la poussent. Et soudain, 
elle songe aux anges. Un merle chante dans un vergne. 
Le vergne chante dans le vent... Le vent chante dans le 
ciel Letcietesticonstellé d'anges:;: #Onsethite-ers 
l'autre rive. L’eau est plus basse, Jeanne laisse retomber ses 


JEANNE D’ARC 


"726 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


 chausses jusqu'aux genoux. Elle s’apaise. On aborde. Elle 
_s’enfuit derrière un buisson, se rajuste. Puis, à ses deux 
compagnons : 

— Vous n'avez rien vu? 

De nouveau, on chevauche dans les labours, dans les 
 luzernes. Le roulis des chevaux imprime au cœur de Jeanne 
des mouvements d’alléoresse. Les sabots des bêtes sonnent, 
et les hommes puisent dans ce rythme une étrange sécu- 
rité. Rien n’apaise l’âme humaine comme une sorte de 
balancement, une cadence un peu monotone. Le çalme 
est fait d’oubli, et la joie participe du néant. 

Le soir vient. La troupe est lasse. Le firmament, au 
moment de disparaître, s’enfouit dans la poitrine des 
hommes. Maintenant, on va en silence. On longe un taillis 
d’épines, on suit un chemin à charrettes. Les chevaux hen- 
nissent à tour de rôle, et leurs hennissements sont coupés 
de grillons et de chouettes. La nuit arrive à marches forcées. 
Bientôt, le terrain devient plus sec, plus rocailleux, et sou- 
dain les chevaux, à grands coups de sabots, font jaillir 
tout un ciel d’étoiles… 

I va falloir s'arrêter, dormir. Tous songent. C’est la pre- 
mière fois qu’ils vont s'étendre dans l’immensité, coucher 
avec la nature nue. La nuit, la nature est une grande bête à 
poil... 

On choisit un bois de hêtres. On s'arrête. On attache 
les chevaux aux arbres. Le vent court de branche en 
branche, avec 51 grande voix végétale. Les serviteurs 
allument un feu de ramilles. La flamme monte, jetant .de 
vastes taches sur la robe.des chevaux. 

On fait cuire des œufs dans la cendre. On mange. Mais 
l'appétit est maigre. L'obscurité autour d'eux se fait de plus 
en pluslourde. Un peu d'angoisse se glisse dans les coins. 
La fatigue peut-être ! Un vague regret aussi, le regret de 
leur pays «et de leurs maisons. Poulangy, par bravade, 
siffle. Richard jette des branchages.dans le feu. Les chevaux 
font un décor d’encolures. 


JEANNE D’ARC 27 


Pour la première fois, Jeanne :se sent seule, seule avec 


six hommes. Elle songe qu’elle va dormir à côté de 


six hommes. Elle a beaucoup de honte, et un peu d’effroi. 
Déjà, Julien rassemble des tas de feuilles, prépare de sèches 


couchettes. Jean de Vienne.s’étend dans un fouillis de cou- 


vertures. l 


Jeanne hésite, pleine de trouble. Elle sent le besoin de ne. 


délais, de silence. Elle dit : 
— « Couchez-vous et dormez, mes amis. Je vais faire 
ma prière ». 


Elle s'éloigne du cercle, s’agenouille aux pieds d’un 


hêtre, à l'écart. Les mains jointes devant l'arbre, les yeux 
joints devant Dieu, elle prié. Elle prie, et soudain sa prière 
éclate en larmes, son cœur éclate en étoiles. Entre les 
branches, à la clarté de la lune, Domrémy apparaît. Les 
maisons viennent à «elle sous la conduite du clocher. Sa 
mère est là qui trait les vaches, et le chien Job aboie de 


plaisir. Ses frères sont à table. La soupe aux choux fume 
comme une belle prière. Une fourchette d’étain tombe sur 


le sol, et le chat jaune miaule de bon cœur. La chambre de 
Jeanne s'ouvre. Le petit lit apparaît, vide. Et soudain, 
Jeanne se sent prise d’une lassitude générale. Elle éprouve 
le besoin absolu, la nécessité universelle de.s’étendre dans 
ce lit, d'y dormir un tranquille sommeil. A :cet instant, 
toutes les missions de la terre, toutes les œuvres de ce 
monde Jui paraissent vaines, d’une vanité accomplie. Rien 
ne compte à ses yeux qu'un peu de sommeil. Nuit-divime 


du jardin des Olives, quelle terrible humanité tu 


témoignes ! J'imagine qu’à l'heure de la mort, l’homme 
ainsi se sent soulevé par la formidable attraction du som- 
meil, du sommeil éternel. 


Jeanne pleure maintenant devant le hêtre solitaire. Dom- 
rémy a disparu avec ses vaches et ses Vosges. Le vent 


& 


28 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


froid gronde là-haut comme un chien dans le troupeau des 
étoiles. Jeanne pleure, et ses larmes attendrissent enfin ses 
yeux arides, apaisent son imagination. Elle prie, et sainte 
Catherine, sainte Marguerite descendent des hauteurs, 
posent leurs quatre mains sur son front, lui parlent à voix 
d’or dans l’accalmie de la nature. « Je vous salue, Marie, 
pleine de grâce... » 

L'âme calme dans la nuit heureuse, Jeanne rejoint lente- 
ment le bivouac. Elle entend ses copains rire dans l'ombre. 
Et la voix humaine, dans cette solitude, lui va au cœur. 

Elle s'approche. Les six hommes sont accroupis en rond, 


autour d’un nid d'oiseau. Pendant qu’elle priait, ils ont 


découvert le nid dans un buisson. Ces froids lorrains ont 
l’âme assez ingénue pour goûter ce qu'il y a de grandiose 
petitesse dans un nid. Un peu de gaminerie sied aux rudes 
âmes. Ils ont ravi le nid en rigolant, et ils sont là, en train 
de gober tranquillement les œufs. 

Dans le petit vase de crin, les coquilles blanchâtres luisent 


au clair de lune. 


D’un seul coup, Jeanne surgit formidable. La colère en 
elle éclate en crête de coq. Dans sa riche chair de paysanne, 
le sang a des révoltes magnifiques. Toutes ses veines s’em- 
plissent de nuit. Elle gueule: 

— «Sacrés voyous, est-ce ainsi que vous traitez les 
oiseaux de Dieu ! Je vous ferai couper les oreilles, et je 
vous pendrai aux sapins du ciel. Vous êtes de mauvais gar- 
çons, et je ne vous aime pas ! » 

Les six hommes baissent l'oreille sous la lune, penauds 
et la conscience sale. Ils restent immobiles, tout rapetissés 
par la peur. 

Mais déjà Jeanne a si pitié d'eux. Sans transition elle éclate 
de rire, et leur sautant au cou elle les embrasse un à un à 
grand bruit. 

Elle s'étend toute harnachée sur le sol. Elle refuse d’enle- 
ver la moindre pièce de son équipement. Metz et Poulangy, 
à demi-dévêtus et enroulés dans des couvertures, se 


JEANNE D’ARC 29 


couchent l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Elle gît, 
petite fille pubère, entre les deux hommes d’armes.. (Ah! 
vil lecteur de 192$, pas un sourire, au moins, entends-tu, 
je ne permets pas !.. « Sed ipsa puella jacebat juxta eum 
testem, suo gippono et caligis vaginatis induta »). Il fait 
froid. Le ciel est clair et tout ruisselant d'étoiles. Jeanne, 
étendue sur le dos, les mains jointes, attend le sommeil. 
Mais un pudique malaise la tient outre mesure éveillée. 
Elle sent à ses côtés les deux chastes hommes, et sa pensée 
surveille les régions de la chair. Elle contemple le firma- 
ment où les commandements de Dieu s'inscrivent avec des 
mots d’astres. Elle a vaguement conscience qu’elle ne 
pourra dormir que lorsque ses deux compagnons seront 
plongés dans le sommeil. Elle songe au gentil Dauphin qui 
l'attend dans une belle ville de la Loire. Elle songe. 

Soudain, au-dessus d’elle, perché sur le hêtre, un rossi- 
gnol se met à chanter. Car les commandements de Dieu 
s'inscrivent aussi dans les plumes des rossignols. Chant peu 
à peu tourmenté et accru dans l’ombre où six hommes 
s’endorment. La modulation monte vers les planètes, des- 
cend vers Jeanne, se propage en tous sens dans cette terre 
de France, dans cet air de Charles de Valois. De sorte que 
peu à peu l'oiseau se perd dans les espaces des rêves, et 
que maintenant c’est la France qui chante. 

Jeanne écoute avec toutes ses moelles. Autour d’elle, les 
hommes se sont endormis. Ils ronflent sonores et pleins 
d'ombre. Et Jeanne écoute la mélodie du rossignol, le ron- 
flement des hommes. 

100, tiistirerirarirari. 

Bercée par un rossignol de France, gardée par six hommes 
de France, Jeanne dort. 


JOSEPH DELTEIL 


PROPOS SUR LE SURRÉALISME 


Le radicalisme de M. André Breton force la sympathie. 
Ibest bien qu'un jeune homme et, à sa suite, toute ume 
génération, proclame avec tant d’insistance l’absolue liberté 
de l'esprit. Ce goût du sublime et les ridicules par quoi il 
se manifeste, ce dégoût aussi, cette haïne vigoureuse des 
conditions planétaires de la pensée nous entraînent, par ins- 
tants, jusqu'en des régions voisines de celles où aspirent les 
mystiques et décrites en formules qu'un Espagnol n’eût pas 
désavouées, telles: celle-ci: « C'est la plus belle des nuits, 
la nuit des éclairs. » Ce fanatisme était nécessaire pour 
rendre à. la poésie, bien que le surréalisme feigme de la 
mettre à læ portée de toutes les intelligences, une allure 
exclusive et agressive que l’envahissement du rationalisme, 
dont M. André Breton, avec une éloquence de: tribun, 
signale les horreurs, aurait pu lui faire perdre. 

C’est en: vertu de ce bel extrêmisme que M. André 
Breton commence son manifeste par le procès du roman. 
Les concessions à une phraséologie courante que semble 
“exiger cet art révoltent M. André Breton, et sa dialectique, 
ici, nous avertit déjà de la simplicité à laquelle il réduit les 
problèmes les plus nuancés. Qu’une angoisse saïsisse le 
romancier devant la forme banale sous laquelle il lui faudra 
bien faire son: rapport, dire le jour, l'heure, la température, 
nous le concevons. Néanmoins M. Breton pourrait conce- 
_ voir aussi que le romancier triomphe du péril avec autant 
_ de grâce que le poète fait de ceux que son jeu particulier 
_ lui présente. Les éléments à combiner sont, pour le roman- 


PROPOS SÛR LÉ SURRÉALISME JE 


cier, différents, plus complexes peut-être. Et son informa- 
tion, pour banale qu’élle soit, pourra avoïr une résonance 
et un accent aussi troublants que la trouvaille lyrique la 
plus inattendue ét la plus définitive. M. Paul Valéry, selon 
M. Breton, se serait déclaré incapable dé jamais écrire: 
« La marquise sortit à cinq heures. » Maïs le même 
M. Valéry se faisait fort, un jour, de distinguer divers 
mathématiciens au style selon lequetils développaïent leurs 
équations. Ainsi le premier reproche que l’on pourrait faire 
à M. Breton serait, alors qu’il était en son pouvoir de 
pousser un cri d'alarme, large et bienfaisant, pour la 
défense et l’illustration de la plus personnelle et de la plus 


secrète activité de l'esprit, de restreindre son champ d'action 


et de ne plus proposer à notre activité qu’un charmant 
jeu de société, ersatz des petits papiers et des tables tour- 
nantes. 

Un manifeste en faveur des droits au rêve et à fx fantaisie, 
un appel aux armes de linconscient venant après de sï chers 
exemples, tels qe ceux de Proust et de Freud ? Non. Et 
quelques pages plus tard, démertant sa promesse de nous 
soulager des faix qui nous étouflent, l’auteur nous déçoit 
encore par ce besoin de limiter, à Ia façon des dictateurs 
révolutionnaires, les libertés qu’il nous avait faït espérer : 
en effet, M. Breton se refuse à étendre aux littératures du 
nord et aux littératures orientales, « sans parler des l'ittéra- 
tures proprement religieuses de tous les pays », lé bénéfice 
des qualités qu’il découvre au merveilleux des romans-feuil 
letons. Je m’indigne de cette incompréhension, moi qui 
reconnais à ces littératures plus de vertus que n’en con- 
tiendra jämais toute la philosophie de M. Breton ét qui 
nai jamais pu entendre de Platon que ses mythes. « La 
plupart des exemples que ces littératures auraient pu me 
fournir sont entachés de puérilité, » tranche dogmatique- 
ment M. Breton, oubliant qu’il vient de faire l'éloge de cet 
état de surréalisme pur qui s'appelle l’enfance. M. Breton 
ést un esprit sérieux qui ñé supporte point qu'on lui raconté 


R:: 


32 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


des sornettes. Inutile d’aller plus loin que ce second trébu- 
chement pour reconnaître ce qu'est surtout M. Breton: un 
français — comme les autres. 

C’est encore la tragédie de l’esprit français que de sentir 
ses entraves et de ne s’en pouvoir dégager. Cette héroïque 
nécessité d’absolu qui, dans une vue claire et irréfutable, 
lui révèle notre misère, l’esclavage à quoi nous réduit 
le langage quotidien et ce paysage de glaciers et d’éther 
auquel il nous faut tendre est en même temps ce qui 
cause sa perte et l’oblige à réduire les données du problème 
littéraire à leur plus simple expression. De ce problème 
l'esprit français néglige mille éléments pour ne plus 
considérer que les plus abstraits, c’est-à-dire les mots, 
dépouillés de toute leur saveur jusqu’à la sécheresse de 
leur noyau et ramenés à la virginité de chiffres. Combi- 
naisons mathématiques, considérations astrales, recherches 
dans le désert : au lieu d’embrasser les transformations les 
plus complètes et les plus imprévues et de retrouver la 
formule de ces alchimies sensorielles dont l'exceptionnel 
Rimbaud emporta le secret, le surréalisme de M. Breton 
ne nous propose plus qu’une monotonie linéaire, ingé- 
nieuse, volontaire et raide. 

Car le modèle exposé en vitrine, ce fort brillant Poisson 
soluble ne saurait m’ôter de l’idée que M. Breton est l’un de 
nos plus savants poètes. Si l’intérêt des poèmes écrits avant 
l’ère du surréalisme consiste souvent dans la part d’incons- 
cient qui est en eux, l'intérêt des poèmes de M. Breton m’ap- 
paraît souvent dans la part inéluctable de conscient qui les 
anime et les dirige. M. Breton doit se résigner à être un 
vrai poète et à faire naître, comme les autres, des poèmes 
en ce point, variable selon les conditions et les méthodes 
de chacun, où s'unissent le résultat d’une longue expérience 
technique et le mystère d’une existence intérieure, obscure 
et incontrôlable. M. Breton est aussi un de nos poètes les 
plus vigoureux, car parfois son tempérament lyrique rompt 
ses intentions et, malgré un illogisme artificiel qui n’ap- 


PROPOS SUR LE SURRÉALISME 52 


porte rien d’essentiellement neuf puisqu'il n’est qu’une 
réflexion de la logique, un autre plan surgit, véritablement 
poétique : une création complète, complexe et homogène, 
un magnifique poème crève toute cette géométrie, tel le 
passage final: « C’est dans la salle de bains que se passait 
le meilleur de notre temps... ». 

L'erreur où se complaît M. Breton et cette unilatéralité 
de sa passion, j'en distingue encore la cause dans ce point 
de vue historique auquel s'attache chaque nouvelle généra- 
tion dès qu’elle a vu l’écume de la précédente mourir sur 
la plage. Nous voici pourris d’anecdotes, ayant la connaïis- 
sance extra-lucide du passé et de l’avenir, impatients à notre 
tour de remplir systématiquement notre place dans les 
manuels. Le succès des gazettes littéraires nous enseigne que, 
plus que pour la littérature, les littérateurs n’ont de goût 
que pour la vie littéraire. Et les derniers venus se sentent 
anxieux de pousser jusqu’à une attitude extrême la doctrine 
dont les chroniqueurs à venir étaieront ce qui ne devrait 
être que leurs caprices ; ils la leur désignent d'avance, la 
leur commentent, leur en démontrent la nécessité. Le fait, 
le simple fait que telle école existe suffit à justifier ses pro- 
ductions. L’argument ontologique de Saint Anselme pro- 
clame la gloire du surréalisme. Hélas! L’intégralisme aussi 
exista, et tant d’autres doctrines dont nous ne savons pas 
le nom et dont le Figaro publia les manifestes. Le concept 
de nouveauté porte en soi uneillusion qui offusqué immé- 
diatement la vue. La vie des idées va-t-elle se réduire à un 
flux et reflux d’antinomies successives, alors que, dans 
Tombre, la vraie nouveauté se prépare, d’une étrange aven- 
ture qui n'avait jamais été dite, d’une histoire, d’une mer- 
veilleuse histoire difficile à inventer, difficile à conter, d’une 
vie d'homme d’apparence plus ou moins singulière, mais 
qui se cristallisera en une transposition imprévisible, d’un 
dilemne personnel, d’un drame, d’un bel objet organisé 
<omme un animal et qui manquait au monde ? 

Toute doctrine, avec sa prétention à se placer dans un 


3 


34 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


temps enregistré par les historiens et sa préoccupation du 
facteur « public », est entachée d’impureté. Cette vanité 
chronologique et ce souci d’altruisme corrompent un 
ouvrage de l'esprit au même titre que la moindre intention 
morale, politique ou anti-alcoolique. L'auteur qui est 
encore placé sous ces dépendances ne peut se considérer 
comme déjà formé et apte à produireune œuvre où nous le 
reconnaîtrons original et pur. Je crois voir dans la rumeur 
que, afin que nul n’en ignore, font M. Breton et les amis 
dont il cultive et vante l’amitié, l'étrange prolongement 
d’une crise d’adolescence. Ceci n’infirme en rien mon opinion 
de la puissance lyrique de M. Breton ni mon admiration 
pour M. Louis Aragon, par exemple, qui est tout simple- 
ment le meilleur prosateur français vivant. Mais les adoles- 
cents se trouvent dans cet état divin d’innocence qui les 
mène à découvrir des Amériques déjà cartographiées et à 
donner à leurs premières cigarettes et à leurs premiers 
cocktails une importance imméritée. Ces croyances sont 
utiles, car elles apprennent à fixer l’attention sur la person- 
nalité des choses et lessurprises de la vie. Une génération 
qui n’eût pas cru à la révolution monstrueuse qu’elle 
représentait serait bien à plaindre. Mais un Âge vient où il 
lui faut se distraire de tout souci de lopinion extérieure 
et sourire à ce point de ses superstitions qu’elle éprouve la 
nécessité de les voiler, de les excuser et de les trahir: une 
profonde hypocrisie est de rigueur, d’où naîtront des 
poèmes et des romans. Qu’elles sont fécondes, ces hontes 
retenues ! Qu'ils sont beaux, ces secrets mal avoués, ces 
retours déguisés vers la réalité quotidienne et fervente de 
’âge de la connaissance ! J'attends de voir paraître des vers, 
des histoires, des contes, des romans, de la littérature : soit 
la traduction discrète de tout ce qu'une pensée humaine a 
pu vivre dès l'instant qu’elle s’est éveillée à une authen- 
tique liberté. 

JEAN CASSOU 


CŒUR DE TÉNÈBRES : $ 


Un après-midi que j'étais étendu de tout mon long sur 
le pont de mon vapeur, j’entendis le bruit de voix qui se 
rapprochaient ; c'était le neveu et l'oncle qui flânaient au 
bord de l’eau. Je reposai simplement la tête sur mon bras 
et déjà j'étais plus qu'à demi assoupi quand quelqu'un dit 
— j'aurais juré que c'était à mon oreille — : « Je suis aussi 
paisible qu’un enfant, mais je n’aime point qu’on me fasse 
la loi... Suis-je le Directeur — ou non?... On m'a donné 
l’ordre de l'envoyer là-bas. C’est incroyable !... » Je me 
rendis compte que les deux hommes étaient arrêtés sur la 
rive, à la hauteur de l'avant du vapeur, tout juste en dessous 
de ma tête. Je ne bougeai pas; l’idée ne me vint pas de 
faire un mouvement : j'étais si plein de sommeil ! « C’est 
ficheux..., grogna l'oncle. — Il à demandé à l’Adminis- 


tration son envoi là-bas, reprit l’autre, avec l’arrière-pensée. 


de faire voir ce dont il était capable, et j'ai reçu des ordres 
en conséquence. Quelle influence cet homme ne doit-il pas 
avoir! N'est-ce pas effrayant! » Ils admirent l’un et 
l'autre que c'était effectivement effrayant et ajoutèrent 
diverses réflexions bizarres : « Fait la pluie et le beau 
temps — un seul homme — le Conseil — par le bout du 
nez », toute une kyrielle d’absurdes bouts de phrases qui 
finirent par avoir raison de ma somnolence si bien que 
J'avais à peu près repris mes esprits au moment où l'oncle 


1. Voir la Nouvelle Revue Française du 1er Décembre 19244 


Lo se are 


RS LA 2: 


36 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


déclara : « Le climat peut résoudre cette difficulté en votre 
faveur. Il est seul là-bas ? » — « Oui, répondit le Directeur. 
Il a envoyé son adjoint avec un billet à mon adresse, conçu 
à peu près comme suit : « Débarrassez le pays de ce pauvre 
diable et ne prenez pas la peine de m’en envoyer d’autres 
du même acabit. Jaime mieux être seul que travailler avec 
l'espèce de gens dont vous pouvez disposer pour moi». Il 
y a un peu plus d’un an de cela. Imagine-t-on pareille 
impudence! » — « Et depuis lors ? » interrogea la voix 
 rauque. « Depuis lors! » éclata le neveu, « depuis lors : de 
livoire. Des monceaux d'ivoire — et de première qualité — 
des monceaux !.…. Rien de plus vexant, venant de lui... — 
Et avec ça? » reprit le sourd grognement. La réponse 
partit comme un coup de feu : « Des bordereaux de tan- 
tièmes !.. » Ensuite silence. C'était de Kurtz qu’ils venaient 
de parler. 

J'étais désormais tout à fait éveillé. Mais étendu de la 
manière la plus confortable, je continuai de me tenir coi, 
n'ayant aucune raison de changer de position. « Etcomment 
cet ivoire est-il arrivé ? » continua le vieux qui semblait fort 
contrarié. L'autre expliqua qu’il avait été apporté par une 
flottille de canots, sous la conduite d’un employé anglais 
demi-sang que Kurtz avait avec lui ; que Kurtzapparemment 
avait projeté de rentrer, sa station étant à ce moment vide 
de provisions et de marchandises, mais qu'après avoir fait 
près de trois cents milles il s'était brusquement décidé à 
rebrousser chemin, ce qu’il avait fait seul, dans une pirogue, 
avec quatre pagayeurs, laissant le demi-sang descendre le 
fleuve avec l’ivoire. Mes deux gaillards semblaient ahuris à 
Pidée que quelqu'un eût risqué une telle chose. Ils n’arri- 
vaient pas à en démèêler les mobiles. Pour moi, il me parut 
que je distinguais Kurtz pour la première fois. Ce fut une 
illumination précise : la pirogue, les quatre sauvages 
pagayant et l’homme blanc solitaire, tournant le dos subite- 
ment à son quartier-général, à tout secours, à toute idée 
de retour, qui sait ! — pour retrouver les profondeurs de 


CŒUR DE TÉNÈBRES 37 


la sauvagerie, sa station dénuée et désolée. Je ne saisissais 
pas ses raisons. Peut-être, après tout, n'était-ce qu’un 
brave homme qui s’acharnait à sa tâche, par amour d’elle. 
Son nom — notez — n'avait pas été prononcé une seule fois. 
Il était « cet homme ». Quant au demi-sang qui, à ce qu'il 
me paraissait, avait mené cette difficile expédition avec une 
prudence et une hardiesse remarquables, on en parlait 
comme de « ce coquin ». Le « coquin » avait rendu 
compte que « Î’homme avait été très malade, qu’il n’était 
qu'imparfaitement remis. » Le couple à ce moment fit quel- 
ques pas; ils se mirent à se promener de long en large. 
Jentendisles mots : Poste militaire — docteur — trois cents 
kilomètres — tout à fait seul maintenant — retards inévi- 
tables — neuf mois — aucunes nouvelles — rumeurs 
étranges ; puis ils se rapprochèrent tandis que le Direc- 
teur disait : « Personne que je sache, sinon une espèce de 
trafiquant marron, une espèce de vermine chipant de l’ivoire 
aux indigènes. » De qui parlaient-ils à présent ? Peu à peu 
j'arrivaià comprendre qu’il s'agissait d’un homme qu’on sup- 
posait être dans le district de Kurtz et qui ne jouissait pas de 
approbation du directeur. — « Nous ne serons débarrassés 
de cette concurrence déloyale que lorsque l’on aura pendu 
un de ces gaillards pour l’exemple... » « Parfaitement, 
grommela l'oncle, qu’on le pende!.. Pourquoi pas ?.…. 
Tout, on peut tout faire dans ce pays. C’est là mon opi- 
nion : il n’y a personne ici, entendez-vous, qui puisse 
mettre votre situation en péril. La raison ? — Vous suppor- 
tez le climat. Vous survivez à tous. Le danger est en 
Europe, mais avant de m'en aller, j'ai pris soin de... » Ils 
se remirent à marcher en chuchottant; leurs voix ensuite 
s’élevèrent à nouveau : « Cette extraordinaire suite de 
retards n’est pas de ma faute. J'ai fait ce qui était en mon 
pouvoir. » L'homme gras soupira : « Très triste !... — Et 
labominable absurdité de ses propos, reprit l’autre. M’a-t- 
il assez excédé quand il était ici : Chaque station devrait 
_ être comme un phare sur la route du progrès, un centre 


38 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


de commerce sans doute, maïs aussi un foyer d'humanité, 
de perfectionnement, d'instruction... Concevez-vous cela. 
Pimbécile.. Et ça veut être directeur !:.. » L’excès de son 
indignation à ce moment l’étouffa — et je relevai impercepti- 
blement la tête. 

Je fus surpris de constater à quel point ils étaient rappro- 
chés, tout juste au-dessous de moi : j'aurais pu cracher sur 
leurs chapeaux. Ils regardaient à leurs pieds, perdus dans 
leurs pensées. Le Directeur se fouettait la jambe avec une 
mince badine. Son judicieux parent, enfin, releva la tête : 
«Vous vous êtes bien porté depuis que vous êtesrevenu ici ? » 
demanda-t-il. Le neveu eut un soubresaut : « Qui ? Moi !.… 


_ Oh,commeuncharme, comte un charme ! Mais les autres. 


Ah, Grands Dieux! Tous malades !.… Et ils meurent si vite 
que je n’ai pas le temps de les évacuer. C’est incroya- 
ble. — Hum ! grogna l’oncle. C’est bien ça... Voyez- 
vous, mon garçon, fiez-vous à cela, je vous le dis, fiez-vous 
à cela! » Et je le vis étendre son court moignon de bras 
dans un geste qui enveloppait la forêt, la crique, la vase, le 
fleuve, comme sil eût évoqué avec une imprudente bra- 
vade, devant la face ensoleillée du pays, la mort aux aguets, 
tout le mal caché, toutes les ténèbres profondes du cœur 
de cette terre. L'effet fut si saisissant que je me mis debout 
d’un bond et regardai du côté de la lisière de la forêt, comme 
si je m'étais attendu à je ne sais quelle réponse à cette odieuse 
manifestation de confiance. Vous savez de quelles absurdes 
impulsions on est parfois saisi | Mais l’impassible tranquillité 
dévisageait ces deux figures, d’un air de sinistre patience, 
attendant que se fût écoulée la fantastique invasion. 

Ils jurèrent tous les deux à voix haute — pure frayeur, 
j'imagine ; sans faire mine ensuite de soupçonner mon 
existence, ils reprirent.le chemin de la Station. Le soleil 
était bas, et côte à côte, penchés en avant, ils semblaient 
péniblement remorquer leurs ombres ridicules et inégales 
qui traînaient derrière eux sur les hautes herbes sans en 
incliner un brin. 


La re PAL VAT Rte 
. San 


CŒUR DE TÉNÈBRES 39 


Au bout de quelques jours, Expédition de l’Eldorado 
s’engagea dans la patiente sauvagerie qui se referma sur 
elle, comme la mer fait sur un plongeur. Longtemps après, 
la nouvelle nous parvint que tous les ânes étaient morts. 
J'ignore tout du sort des autres et moins estimables ani- 
maux. Sans doute, comme chacun de nous, trouvèrent-ils 
leur juste rétribution. Je ne m’en enquis pas. J'étais à ce 
moment assez excité à l’idée de rencontrer Kurtz très pro- 
chainement. Quand je dis très prochainement, je l’entends 
dans un sens relatif. Il s’écoula en fait tout juste deux mois 
entre le jour où nous quittâmes la crique et celui où je tou- 
chaiterre au-dessous de la station de Kurtz. 

Remonter le fleuve, c'était se reporter, pour ainsi dire, aux 
premiers débuts du monde, alors que la végétation débor- 
dait sur la terre et que les grands arbres étaient rois. Un 
courant vide, un grand silence, une forêt impénétrable. 
L'air était chaud, épais, lourd, indolent. Il n’y avait aucune 
joie dans l’éclat du soleil. Les longues étendues d’eau se 
perdaient désertes, dans la brume des fonds trop ombra- 
gés. Sur des bancs de sable, couleur d’argent, des hippopo- 
tames et des crocodiles se chauffaient au soleil côte à côte. 
Le fleuve élargi coulait au travers d’une cohue d'îles boisées, 
on y perdait son chemin comme on eût fait dans un désert 
et tout le jour, en essayant de trouver le chenal, vous vous 
butiez à des hauts fonds, si bien qu’on finissait par se croire 
ensorcelé, détaché désormais de tout ce qu'on avait connu 
autrefois, quelque part, bien loin, dans une autre existence 
peut-être. Il y avait des moments où le passé revenait, 
comme il arrive parfois quand on n’a pas un instant de 
reste à s’accorder, mais il revenait sous la forme d’un rêve 
bruyant et agité, qu'on se rappelait avec étonnement 
parmi les accablantes réalités de cet‘ étrange monde de 
plantes, d’eau et de silence. Et cette immobilité de toutes 
choses n’avait rien de paisible. C’était l’immobilité d’une 
force implacable couvant on ne savait quel insondable 
dessein. Elle vous contemplait d’un air plein de ressenti- 


Ko) LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


ment. Je m'y fis à la longue; je cessai de m’en apercevoir; 
je n’en avais guère le temps. Il me fallait deviner le che- 
nal, discerner — par inspiration surtout — les indices d’un 
fond caché. J'avais à épier les roches noyées ; j'apprenais à 
serrer vaillamment les dents pour empêcher mon cœur de 
faiblir, quand j'avais frôlé quelque satané tronc d’arbre qui 
eût éventré mon sabot de bateau et envoyé tous les pélerins: 
par le fond. Et il me fallait avoir l’œil sur la moindre appa- 
rence de bois mort à couper pendant la nuit pour assurer 
la vapeur du lendemain. Quand vous avez à vous appliquer 
tout entier à ces sortes de choses, aux seuls incidents de 
surface, la réalité — oui, la réalité elle-même ! — pâlit. La 
vérité profonde demeure cachée et Dieu merci ! Je la sen- 
tais néanmoins ; souvent je sentais la mystérieuse immobilité 
qui épiait mes malices de singe, — comme elle vous épie 
aussi, mes gaillards, tandis que vous vous évertuez chacun 
sur sa corde tendue à faire vos culbutes, à — combien: 
est-ce encore ?... — une demi-couronne l’une... 

— « Tâchez d’être poli, Marlow... » grommela une voix 
et je sus ainsi qu'il y en avait un encore qui écoutait, em 
dehors de moi. 

— « Je vous demande pardon ! J’oubliais la nausée qui 
vous vient par-dessus le marché. Et après tout, qu'importe 
le prix si le tour est bien joué... Vous vous en acquittez à 
merveille. Et moi aussi je ne m'en tirai pas trop mal, puis- 
que je réussis à ne pas couler ce bateau à ma première sortie. 
J'en demeure encore stupéfait. Imaginez quelqu'un ayant 
à conduire, les yeux bandés, une charrette sur une mau-— 
vaise route ! Jai sué et frémi pas mal à ce jeu, je vous prie: 
de le croire. Après tout, pour le marin, écorcher le fond 
de cette chose qui est censé flotter constamment sous sx 
garde est le crime impardonnable. Personne, peut-être, ne 
s’en est aperçu, mais vous n'oubliez pas le choc... Un 
coup en plein cœur. Vous vous en souvenez, vous en 
rêvez, vous vous réveillez la nuit pour y penser, — des 
années plus tard! — et vous en avez encore froid et 


à QUES RATS LA Gr tes AU 4 CRE DEN PE UE EN UN ER at [EN LE ÉgAUDL- VA 
ce . J f 


CŒUR DE TÉNÈBRES | 4I 


l 


chaud !... Je n’irai pas jusqu’à prétendre que ce vapeur ne 
cessa jamais de flotter. Plus d’une fois il lui arriva de passer 
à gué, tandis que vingt cannibales à l’entour barbottaient et 
poussaient. Nous en avions, chemin faisant, enrôlé quel- 
ques-uns en guise d'équipage. De superbes types — anthro- 
pophages à leurs heures... (C'était des hommes avec qui 
lon pouvait travailler et je leur reste reconnaissant. Après 
tout ils ne s’entre-dévorèrent pas à ma barbe. Ils avaient 
apporté avec eux une provision de viande d’hippopotame 
qui pourrit et nous fit puer au nez le mystère même de la 
sauvagerie…. Brr ! j’en renifle encore l'odeur. J'avais le direc- 
teur à bord et trois ou quatre pélerins avec leurs bâtons, tous 
au complet! Parfois nous rencontrions une station, au 
bord du fleuve, accrochée à la lisière de l’inconnu, et les 
blancs qui se précipitaient vers nous du fond d’un hangar 
croulant avaient un air étrange, l'apparence de gens qu’une 
sorte de charme eût tenus captifs. Le mot d'ivoire passait dans 
l'air pendant un moment, et puis nous repartions dans le 
silence, par les étendues vides, au long des coudes paisibles, 
entre les hautes murailles de notre route sinueuse dont les. 
creux échos multipliaient le battement sourd de notre roue 
unique. Des arbres, des arbres, des millions d’arbres, massifs, 
immenses, élancés d’un jet, et à leurs pieds, serrant la rive à 
contre-courant, rampait le petit vapeur barbouillé de suie, 
comme un misérable scarabée se traînant sur le sol d’un 
ample portique. Vous vous sentiez bien petit, bien perdu, et 
pourtant il n’y avait là rien de déprimant, car, somme toute, 
pour être petit, le misérable scarabée barbouillé avançait 
néanmoins, ce qui était précisément ce qu’on attendait de 
lui. Où diable les pélerins s’imaginaient-ils qu’il se trainait 
ainsi, je n’en sais rien. Vers un endroit où ils comptaient 
trouver quelque chose, je pense! Pour moi, il se traînait 
dans la direction de Kurtz, tout bonnement ; maïs, quand 
les tubes de vapeur se mettaient à fuir, nous ne nous 
traînions plus que bien lentement... Les longues avenues 
d'eau s’ouvraient devant nous et se refermaient sur notre 


A2 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


passagé, comme si la forêt eût enjambé tranquillement le 
fleuve pour nous barrer la voie du retour. Nous pénétrions 
de plus en plus profondément au cœur des ténèbres. Il y 
régnait un grand calme. La nuit, quelquefois, un roule- 
ment de tam-tam, derrière le rideau des arbres, parvenait 
jusqu’au fleuve et y persistait faiblement, comme sil eût 
rôdé dans l'air, au-dessus de nos têtes, jusqu’à la pointe du 
jour. Impossible de dire s’il signifiait la guerre, la paix ou 
la prière. L’aube toujours était annoncée par la tombée 
d’une froide torpeur : les coupeurs de bois dormaient, leurs 
feux brûülaient bas et le craquement d’une branche vous 
faisait sauter. Nous errions sur un sol préhistorique, sur 
un sol qui avait l'aspect d’une planète inconnue. Nous 
eussions pu nous croire les premiers des hommes prenant 
possession de l'héritage maudit qu’il leur faut conquérir à 
force de soufirances et d’efforts. Mais, subitement, tandis 
que nous doublions péniblement un coude, une échappée 
s’ouvrait sur des murailles de roseaux, des toits de chaume 
coniques. Une explosion de hurlements, un tourbillon de 
membres obscurs, multitude de mains qui battaient, de 
pieds qui frappaient le sol, de corps qui se balançaient, 
d’yeux qui roulaient, sous la retombée des feuillages pesants 
et immobiles. Le vapeur lentement côtoyait une noire et 
incompréhensible frénésie. L'homme préhistorique maudis- 
sait-il, nous implorait-il ou souhaitait-il la bienvenue, qui 
eût pu le dire? Nous étions coupés de tout contact avec ce 
qui nous entourait : nous glissions pareils à des fantômes, 
étonnés et secrètement épouvantés comme le serait l’homme 
sain au spectacle d’une enthousiaste émeute dans un asile 
d’aliénés. Nous ne pouvions pas comprendre, parce que 
nous étions trop loin et nous ne pouvions pas nous rappeler, 
parce que nous voyagions dans la nuit des âges, de ces 
âges qui sont passés laissant à peine une trace et point de 
souvenir. ; 
Le monde semblait surnaturel. Nous sommes habitués à 
considérer la forme entravée d’un monstre asservi; ici on 


F2 


CŒUR DE TÉNÈBRES 43 


découvrait le monstre en liberté. Il était surnaturel, et les 
hommes étaient — non, ils n'étaient pas inhumains. 
Voyez-vous, c'était là le plus grave, ce soupçon qu’on avait 
qu'ils n'étaient pas inhumains. On y arrivait petit à petit : 
Sans doute, ils hurlaient et bondissaient, tournaient sur 
eux-mêmes et faisaient d’affreuses grimaces, maïs ce qui 
saisissait c’est le sentiment qu’on avait de leur humanité 
pareille à la nôtre, la pensée de notre propre lointaine afh- 
nité avec cette violence sauvage et passionnée... — Vilain… 
Certes, c'était assez vilain. Mais pour peu qu’on eût le 
courage, il fallait bien convenir qu’il existait en vous une 
sorte d’indéfinissable velléité de réponse à la directe sincé- 
rité de ce vacarme, la confuse impression qu’il s’y cachait 
un sens que vous étiez — vous si loin de la nuit des âges — 
capable de comprendre... Et pourquoi pas! L'esprit de 
l’homme est capable de n'importe quoi, parce que tout est 
en lui, tout le passé comme tout l'avenir... Qu’y avait-il là 
dedans, après tout ?.. Joie, frayeur, douleur, vénération, 
courage, colère, qui saurait le dire? Vérité en tout cas, 
vérité dépouillée de l’oripeau du temps. Que le sot demeure 
bouche bée ou frissonne — lhomme comprend et ose 
regarder en face sans broncher. Mais encore faut-il qu'il 
soit lui-même aussi humain que ceux de la rive. Cette 
vérité doit s’aborder avec ce qu’on a de plus réel en soi, 
avec notre propre force innée. — Principes? Non, les 
principes ne sufhiraient pas. C’est là acquisition, déguise- 
ment, élégante friperie qui s’envolerait à la première 
secousse un peu rude. Ce qu’il faut, c’est une foi délibérée. 
Qu'il y ait pour moi un appel dans ce barbare tumulte, 
possible. Soit, j'entends, j'admets, mais j'ai une voix aussi 
et qui n’est pas de celles à qui on impose silence. Bien 
sûr, le sot, — soit frayeur, soit nobles sentiments, —ne court 
aucun risque. Qui murmure là-bas ?… Vous vous deman- 
dez pourquoi je ne suis pas descendu à terre pour y aller à 
mon tour de mon hurlement et de ma danse. Je ne lai 
pas fait, j'en conviens. Nobles sentiments? Au diable les 


lg 
À 


44 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


nobles sentiments ! J'avais bien le temps d’y songer ! J'avais 
bien assez à faire à essayer, avec de la céruse et des bandes 
coupées dans des couvertures de laine, d’arranger les tubes. 
de vapeur qui fuyaient. J'avais à veiller à la roue, à éviter 
les troncs d'arbres noyés et, vaille que vaille, à faire avancer 
mon rafhot de bateau. Il y avait dans ces choses une vérité 
de surface suffisante pour préserver plus sage que moi. Et 
entre-temps, j'avais à tenir à l'œil le sauvage qui me servait 
de chauffeur. C’était un spécimen amélioré. Il était capable 
de chauffer une chaudière verticale. Je lapercevais d’en haut 
et, ma parole, le regarder était aussi édifiant qûe de regarder 
un chien en culottes et chapeau à plumes, dansant sur ses 
pattes de derrière. Quelques mois d’apprentissage avaient 
suffi à ce gaillard réellement remarquable. Il louchait vers 
le manomètre ou le niveau d’eau avec un évident effort 
d’intrépidité et il n’en avait pas moins les dents limées, le 
pauvre diable! et de bizarres dessins au rasoir sur la laine 
de son crâne, et trois encoches décoratives sur chaque joue. 
Tandis qu'il aurait dû être sur la rive à battre des pieds et 
des mains, il lui fallait demeurer là, à peiner dur, asservi à 
une incompréhensible sorcellerie et plein de mürissantes 
connaissances. Il était utile parce qu'il avait été dégrossi, 
et ce qu'il savait c’est que, si l’eau venait à disparaître dans 
cette chose transparente, le mauvais génie enfermé à l'in- 
térieur de la chaudière s’irriterait de lintensité de sa soif et 
se vengerait de façon terrible. Aussi il suait et activait ses 
feux et épiait le verre d’un air effrayé (avec un charme 
improvisé, fait de haillons liés à son bras et d’un morceau 
d’or poli, aussi gros qu’une montre, fiché à plat dans sa 
lèvre inférieure), tandis que les rives boisées défilaient 
lentement et que, laissant derrière nous le bruit furtif de 
notre passage, et combien d’interminables kilomètres de 
silence! — nous avancions péniblement dans la direction de 
Kurtz. Maïs les troncs noyés étaient abondants, l’eau perfide 
et sans profondeur; la chaudière effectivement semblait 
abriter un démon acariâtre, si bien que ni le chauffeur ni 


CŒUR DE TÉNÈBRES 45 


moi-même n'avions le loisir d'approfondir nos insidieuses 
pensées. 

À quelque quatre-vingt kilomètres de la Station Inté- 
rieure, nous tombâmes sur une case de roseaux, un mélan- 
colique mât penché, arborant encore les méconnaissables 
lambeaux de ce qui avait été un drapeau — et sur la riveun 
tas de bois proprement empilé. Ceci était inattendu. Nous 
accostâmes et sur le tas de bois trouvâmes une planchette 
portant une inscription au crayon, toute pâlie. Nous y 
pûmes déchiffrer les mots suivants : « Du bois pour vous. 
Dépêchez-vous. Approchez avec précaution. » Il y avait une 
signature, mais elle était illisible ; ce n’était pas celle de 
Kurtz, le nom était plus long. — Dépêchez-vous! De quoi 
faire? De monter le fleuve? — Approchez avec pré- 
caution! — Nous n’en avions rien fait, mais la recomman- 
dation ne pouvait viser cet endroit même où il n’était possible 
de la trouver qu’après avoir déjà approché... Sans doute se 
passait-il quelque chose de grave plus haut!... Mais quoi — 
et jusqu’à quel point? Telle était la question. Nous eûmes 
quelques commentaires désapprobateurs pour ce style télé- 
graphique. La brousse, à l’entour, n’apprenait rien et du 
reste ne permettait guère d'aller voir bien loin. Un rideau 
déchiré de cotonnade rouge pendait au seuil de la hutte et 
nous battait tristement au visage. L’habitation était en 
ruines, mais on voyait qu'un blanc y avait vécu naguère. Il 
restait une table grossière — une planche sur deux montants; 
un tas de détritus s’amoncelait dans un coin sombre, et 
près de la porte, je ramassai un livre. Il n’avait plus de 
couverture et, à force d’avoir été feuilletées, les pages 
avaient pris une espèce de mollesse extrêmement crasseuse, 
mais le dos avait été recousu avec amour à l’aide de coton 
blanc qui avait encore l’air propre. C'était une trouvaille 
extraordinaire. Elle avait pour titre: Recherches sur quelques 
Problèmes de Navigation, par un nommé Tower, Towson, un 
nom de ce genre, capitaine de la Marine Britannique. Le 
sujet paraissait austère à souhait, avec ses diagrammes expli- 


or > 


46 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


catifs et de déprimants tableaux de chiffres, et l'ouvrage datait 
de soixante ans. Je maniai cette déconcertante antiquité 
avec la plus délicate précaution, de peur qu’elle ne tombit 
en poussière entre mes mains. Dans le volume Towson ou 
Towser dissertait avec gravité sur le point de rupture des 
chaînes et palans et autres questions analogues. Pas très 
captivant, le bouquin, mais du premier coup d’œil, on y 
reconnaissait une telle honnêteté d'intention, un si loyal 
souci d'exercer proprement son métier qu'ils faisaient 
resplendir ces humbles pages, méditées il y a si longtemps, 
d’une lumière qui n’était pas simplement professionnelle. 
Le candide vieux marin, avec ses histoires de chaînes et 
d’apparaux, me fit soudain oublier la brousse et les pélerins, 
dans l’émotion que j’éprouvais à me trouver enfin en face de 
quelque chose d’indiscutablement réel. Qu’un tel livre se 
trouvât là, c'était déjà merveilleux, mais plus surprenantes 
encore étaient les notes crayonnées en marge et se rappor- 
tant notoirement au texte. Je n’en pouvais croire mes yeux. 
Et elles étaient en langage chiffré. Oui, elles m’avaient tout 
l'air d’être rédigées en chiffres. Imaginez l'individu 
trimballant dans ce pays perdu un livre de cet ordre et 
‘étudiant et prenant des notes — en chiffres! Le mystère 
était extravagant. 

Je m'étais vaguement rendu compte depuis quelque 
temps d’une agitation déplaisante : quand je relevai la tête, 
je m'aperçus que le tas de bois avait disparu et que le 
Directeur, assisté de tous les pélerins, m’appelait à grands 
cris du bord du fleuve. Je glissai le livre dans ma poche. Je 
vous assure qu'en interrompant ma lecture, ce fut comme 
si je me détachais de l'asile d’une vieille et solide amitié. 

Je remis ma boiteuse machine en marche. « Ce doit être 
le misérable traitant, l’intrus !..…., s’écria le Directeur, en 
se retournant d’un air malveillant vers l'endroit que nous 
venions. de quitter. — Il doit être Anglais... fis-je. — 
Cela ne l’empêchera pas d’avoir des ennuis, s’il n’est pas 
prudent. » grommela le Directeur d’un air sombre ; à 


CŒUR DE TÉNÈBRES 47 


quoi je répliquai du ton le plus innocent que nul n’était 
exempt d’ennuis en ce monde. 

Le courant était devenu plus rapide et le vapeur semblait 
à bout de souffle ; la roue d’arrière tournait languissamment 
et, de temps en temps, je me prenais à suivre anxieusement 
les battements des palettes ; car, en toute sincérité, je 
m'attendais à ce que, d’un moment à l’autre, la misérable 
patraque s’arrêtât. C'était proprement épier les dernières. 
palpitations d’une vie qui s'éteint. Pourtant, nous conti- 
nuions de nous traîner. Parfois, je marquais du regard un 
arbre devant moi, pour mesurer grâce à [ui de quelle dis- 
tance nous nous rapprochions de Kurtz, mais je le perdais 
de vue invariablement avant de l'avoir atteint. Cela passait 
les limites de la patience humaine, de garder les yeux si long- 
temps fixés sur le même point. 

Le Directeur faisait preuve d’une magnifique résignation. 
Pour moi, je m'énervais et m'agitais tout en discutant en 
mon for intérieur s’il conviendrait ou non de parler ouverte- 
ment à Kurtz. Mais avant d’en être arrivé à une conclusion, 
l’idée me vint que de parler, de me taire ou de faire quoi que 
ce fût, tout était également vain. Qu’importait que quel- 
qu'un sût ou ignorût |! Qu'importait que ce fût celui-ci ou 
celui-là qui fût Directeur ! On a parfoisde ces illuminations.… 
Les ressorts de cette affaire étaient profondément cachés 
sous la surface, à l’abri de mon atteinte et de ma possible 
intervention. 

Vers le soir du second jour, j’estimai que nous nous 
trouvions à environ treize kilomètres de la station de 
Kurtz. J'avais grand’envie de continuer, mais le Directeur 
prit une mine grave et me déclara que la navigation dans 
ces parages était si dangereuse qu'il paraissait prudent, le 
soleil étant déjà très bas, de demeurer où nousétionsjusqu'au 
lendemain matin. De plus, il me fit observer que s'il y 
avait à tenir compte de l’avis qui nous avait été donné 
d'approcher avec précaution, nous avions à approcher en 
plein jour, non à la brume ou pendant la nuit. Tout cela 


48 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


était fort raisonnable. Treize kilomètres ne faisaient guère 
que trois heures de route pour nous : d’autre part je dis- 
tinguais des rides suspectes sur le fleuve devant nous. Ce 
retard, néanmoins, me contraria au delà de toute expression 
et de façon fort absurde aussi, étant donné qu’une nuit de 
plus ou de moins n'avait guère d'importance après tant de 
mois. Comme nous avions du bois en abondance, et que 
la consigne était à la prudence, je gagnaï le milieu du 
fleuve, qui à cette place courait droit et resserré entre des 
berges hautes comme les talus d’un chemin de fer. L’ombre 
s’y coula longtemps avant que le soleil ne fût couché. Le 
courant fuyait égal et rapide, mais une immobilité muette 
pesait sur les rives. Les arbres vivants, attachés les uns aux 
autres par les lianes grimpantes, les vivantes broussailles 
qui croissaient en dessous, on aurait pu croire que tout 
était changé en pierre, jusqu’au plus mince rameau, à la 
feuille la plus légère. Ce n’était pas du sommeil : c'était 
surnaturel et comme un état de transe. Pas le moindre bruit 
ne se faisait entendre. On regardait avec étonnement, avec 
le sentiment d’être devenu sourd — et puis la nuit tombait 
et vous faisait aveugle par surcroît. Vers trois heures du 
matin, un gros poisson sauta hors de l’eau et le bruit me 
fit sursauter comme si un coup de fusil venait d’être tiré. 
Quand le soleil se leva, il régnait un épais brouillard 
blanc, très chaud, consistant et plus impénétrable que la 
nuit elle-même. Il ne dérivait ni ne bougeait : il demeurait 
simplement autour de nous comme quelque chose de solide. 
Vers huit ou neuf heures, pourtant, il se leva comme se 
lève un volet. Nous eûmes une échappée sur les arbres 
innombrables qui nous dominaient, sur l’immense brousse 
enchevêtrée avec la petite boule incandescente du soleil sus- 
pendue par-dessus — le tout parfaitement immobile —, et 
ensuite le volet redescendit sans bruit, comme s’il eût glissé 
dans des rainures bien suiffées. Je donnai l’ordre de laisser 
aller la chaîne que nous avions commencé de hâler. Avant 
que son râclement sourd ne se fût arrêté, un cri, un très 


CŒUR DE TÉNÈBRES ; 49 


grand cri, comme d’une désolation infinie, s’éleva lentement 
dans l'air opaque. Il s’arrêta. Une clameur plaintive, 
modulée sur de sauvages dissonances, remplit nos oreilles. 
Elle était à ce point inattendue que mes cheveux se héris- 
sèrent sous ma casquette. Je ne sais l’effet qu’elle fit sur 
les autres ; pour moi il me parut que le brouillard lui-même 
venait de gémir, tant cette voix lamentable et tumultueuse 
avait subitement jailli de tous les côtés à la fois. Elle se 
termina sur les éclats précipités d’un hurlement aigu, dont 
l'intensité était presque intolérable et qui se tut tout à coup, 
nous laissant figés en diverses attitudes assez ridicules et 
continuant d'écouter le silence presque aussi effrayant et 
excessif. « Grand Dieu ! qu'est-ce que cela ?... » bal- 
butiaderrière moi l’un des pélerins, un petit homme gras, aux 
cheveux filasse et favoris rouges, qui portait des chaussures 
à élastiques et un pyjama rose dont le bout du pantalon 
était enfoncé dans ses chaussettes. Deux autres demeu- 
rèrent bouche bée une minute, puis se précipitèrent dans 
la petite cabine, pour réapparaître aussitôt, jetant partout 
des regards effarés et avec des Winchester tout armés entre 
les mains. Nous pouvions voir tout juste le vapeur sur 
lequel nous étions, ses lignes brouillées comme sur le point 
de se dissoudre et autour de nous une brumeuse bande d’eau, 
large de deux pieds peut-être, et c'était tout. Le reste du 
monde avait cessé d’exister, pour nos yeux du moins et nos 
oreilles. Dissipé, évanoui, balayé sans laisser ni un soupir, 
ni une ombre derrière lui. 

Je me dirigeai vers l’avant et donnai l’ordre de raccour- 
cir la chaîne de manière à être prêt à hisser l'ancre et à 
mettre en marche incontinent, s'il était nécessaire. « Croyez- 
vous qu'ils attaquent ? » murmura une voix angoissée. Un 
autre fit : « Dans ce brouillard, nous serons tous massa- 
crés ! » Les visages étaient tendus, les mains tremblaient 
. légèrement, les paupières oubliaient de battre. Rien n’était 
plus curieux que d’observer le contraste entre l’expression 
des blancs et celle des moricauds de l'équipage, aussi étran- 

a 


CN ee 


so LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


gers à cette partie du fleuve que nous l’étions nous-mêmes, 
bien que leur pays natal ne fut guère distant que de quelque 
treizé cents kilomètres. Les blancs non seulement étaient 
décomposés, mais avaient l'air d’être péniblement choqués 
par un tumulte aussi incongru. Les autres laissaient voir 
une expression alerte et naturellement intéressée, bien que 
leurs visages demeurassént calmes, même chez ceux qui 
découvraient leurs babiñes en hissant la chaîne. Plusieurs 
échangèrent de courtes phrases gutturales aui parurent pour 
eux trancher la question d’une manière satisfaisante. Leur 
chef, un jeune noir à l’amplé carrure, sévèrement drapé 
dans des étoftes à bordure bleu foncé, les narines sauvages 
et la chevelure ingéniéusement relevée en petites boucles 
huileuses, sé dressa à mon côté. — «Et bien ?.…. fis-je, 
pour dire quelque chose. — Attrape-le, fit-il férocement, 
en ouvrant des yeux enflammés, cependant que ses dents 
aiguës brillaient. Attrape-le et donne-le nous. — Vous le 
donner, demandai-je, et pourquoi faire ?... — Le manger. », 
fit-il laconiquement et, s’accoudant sur le bordage, il se mit 
à considérer le brouillard, dans une attitude digne et pro- 
fondément pensive. J'aurais sans doute été horrifé, si Pidée 
ne m'était venue que ses pareils et lui devaient être propre- 
ment affamés et que leur faim depuis un mois au moins 
n'avait dû cesser de croître. Ils avaient été engagés pour 
six mois. Aucun d’eux, j'imagine, n’avait sur la durée de 
notions pareilles à celles qu'à la fin d’Ââges sans nombre 
nous avons acquises. Ils appartenaient encore aw commen- 
cement des temps et n'avaient pas d'expérience héréditaire 
pour les instruire sur ce point, et du moment qu'il y avait 
un bout de papier noirci, en conformité d’uné loi burlesque 
confectionnée à l’autre bout du fleuve, il n'était jamais 
entré dans la tête de personne de s'inquiéter de leurs moyens 
d'existence. Sans doute, ils avaient apporté avec eux un 
stock de viande d’hippopotame pourrie, mais elle ne les 
aurait pas menés bien loin, même si les pélerins, avec 
force manifestations de mauvais goût, n’en avaient jeté l4 


CŒUR DE TÉNÈBRES SL 


plus grande partie par-dessus. bord. Le procédé avait l’air un 
peu arbitraire, mais ce n’était qu’un cas.de légitime défense. 
Impossible de respirer l'odeur de l’hippopotame crevé durant 
les repas, durant le sommeil, en s’éveillant et toute la jour- 
née et de ne pas sentir se relâcher en même temps la. 
prise précaire qu’on: a sur l’existence. Par ailleurs, on leur 
avait alloué à chacun une fois par semaine trois bouts de 
fil de laiton, longs d'environ neuf pouces, qui en théorie 


devaient leur servir de monnaie d'échange pour acheter des: 


provisions dans les villages riverains. Vous voyez d'ici 
comment ça fonctionnait ! Ou il n’y avait pas de village, 
ou les populations étaient hostiles, ou le Directeur — qui 
comme nous tous se nourrissait de conserves, corsées de: 
temps en temps d’un vieux bouc — netenait pasàarrêter le 
vapeur pour quelque raison plus ou moins obscure. De sorte 
qu'à moins qu'ils ne se nourrissent du laiton lui-même ou. 
n’en fissent des nœuds coulants pour attraper le poisson, 
je ne vois pas trop quel bénéfice ils pouvaient bien tirer de 
cet extravagant salaire. Je dois reconnaître qu’il était payé 
avec la régularité digne d’une importante et honorable 
entreprise commerciale. Pour le reste, la seule espèce de 
nourriture que je leur eusse vue entre les mains — et elle 
ne paraissait guère comestible ! — consistait en quelques 
morceaux d’une matière pareille à de la pâte mal cuite, d’une 
couleur malpropre tirant sur la lavande, qu'ils conservaient 
dans un enveloppement de feuilles et dont ils avalaient une 
bouchée de temps en temps, mais si mince qu’ils semblaient 
y toucher moins avec lintention réelle de se sustenter que 
pour se donner l'illusion de manger. De par tous les 
démons rongeurs de la faim, pourquoi ne nous tombèrent- 
ils pas dessus — ils étaient trente contre cinq | — et ne se 
donnèrent-ils pas pour une fois leur content, j'en suis encore 
ahuri quand jy songe. C'était de grands hommes robustes, 
incapables de mesurer les conséquences de leurs actes, 
doués de courage et même de force, bien que leur peau 
eût cessé d’être luisante et leurs muscles d’être durs. Force 


52 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


m'était de constater qu’une obscure influence, l’un de ces 
mystères humains qui jettent un défi au plausible, avait 
dû entrer en jeu. Je les considérai avec un vif regain 
d'intérêt. L'idée qu'avant peu je pouvais fort bien être 
mangé par eux ne m'entra pas dans la tête. Et pourtant, il 
faut avouer qu'à ce moment je m'aperçus — à la faveur 
de ce jour nouveau — de l’aspect malsain des pélerins, et 
j'espérai, oui, positivement, j'espérai que ma personne 
n'avait pas un air aussi — comment dirai-je, aussi peu 
appétissant, — touche de vanité fantastique qui s’accor- 
dait à merveille avec la sensation de rêve qui pénétrait 
mon existence à cette époque. Peut-être avais-je aussi une 
pointe de fièvre. On ne peut passer tout son temps à se 
tâter le pouls. J'avais souvent des pointes de fièvre, des 
atteintes de diverses choses, coups de griffe enjoués de 
la sauvagerie — la bagatelle précédant l'accès plus sérieux 
qui suivit en temps voulu. Oui, ma foi, je les consi- 
dérai —comme on regarderait n’importequel être humain — 
avec la curiosité de leur impulsion, de leurs mobiles, des 
ressources ou des faiblesses qu'ils pourraient accuser à 
lPépreuve d’une inexorable nécessité physique. Rete- 
nue !... Quelle retenue imaginer !.… Superstition, dégoût, 
patience, peur — ou quelque façon d’honneur primitif... 
Aucune peur ne tient devant la faim ; aucune patience qui 
l’apaise, et pour la faim le dégoût n’existe pas ; quant aux 
superstitions, croyances, et ce que vous pouvez appeler 
principes, ils pèsent moins qu’un flocon dans la brise. 
Soupçonnez-vous tout ce qu’il y a d’infernal dans l’inanition 
qui se prolonge, l’exaspéré de cette torture, ses sinistres 
pensées, la sombre férocité qui couve en elle ? Pour moi, 
je connais cela. Il faut à un homme toute sa force innée 
pour résister convenablement à la faim. En fait il est plus 
aisé d'affronter le dénuement, et le déshonneur et la perte 
de son âme, que cette espèce de faim qui dure. Triste, 
mais vrai !.. Et ces gaillards-là n’avaient aucune raison au 
monde de se faire scrupule. Retenue !.. Autant en 


ALES 


CŒUR DE TÉNÈBRES 53 


attendre de l’hyène qui rôde parmi les cadavres d’un champ 


de bataille !... Mais tel était, cependant, le fait devant 
moi, éclatant, pareil à l’écume sur les profondeurs de la 
mer, au frémissement derrière l'énigme insondable, et son 
mystère, à y bien réfléchir, m’apparaissait plus alarmant 
que l’inexplicable, l'étrange accent de douleur désespérée 
dans cette sauvage clameur, jaillie vers nous de la rive 
derrière l’aveugle blancheur du brouillard. 

Mais de quelle rive ? Deux des pélerins disputaient sur 
ce point d’une voix basse et précipitée. « Gauche ! — Mais 
non, voyons ! De la droite, cela va sans dire... — Cest 
très grave, fit le Directeur derrière moi. Je serais désolé 


qu'il arrivât quelque chose à M. Kurtz avant que nous. 


ayons pu le rejoindre ». Je jetai les yeux sur lui et ne doutai 
pas un instant qu'il ne fût sincère. Il était de ces hommes 
qui jusqu’au bout tiennent à sauver les apparences. C’était 
là sa retenue ! Mais quand il bredouilla je ne sais quoi 


sur la nécessité d’aller de l’avant, je ne pris même pas la 


peine de répondre. Je savais, et lui aussi, que c'était 
impossible. Pour peu que nous eussions lâché notre prise 
sur le fond, nous nous serions trouvés littéralement en l'air, 
dans l’espace. Nous n’aurions pu dire où nous allions — 
si nous remontions le courant, le descendions ou le tra- 
versions, tant que nous ne nous serions pas jetés sur une 
rive, et même alors comment savoir si c'était la droite ou 
la gauche ! Bien entendu je ne bougeai pas. Je ne tenais 
nullement à me mettre en pièces... Pas moyen de trouver 
un endroit plus mal choisi pour un naufrage... Noyés sur- 
le-champ ou non, nous étions bien assurés d’y rester 
d’une manière ou d’une autre et sans délai ! « Je vous 
autorise à tout risquer !..…. me dit-il après un court 
silence. — Je me refuse à prendre aucun risque, » répon- 
dis-je sèchement, ce qui était exactement la réponse qu'il 
attendait, bien que mon ton eût de quoi le surprendre. 
« Soit, je dois m'en remettre à votre jugement. C’est vous 
le capitaine. », fit-il d’un ton de politesse marquée. Je lui 


$4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


tournai le dos pour tout compliment et scrutai le brouillard. 
Combien de temps allait-il durer ? Mais d’écarquiller les 
yeux ne nous’avançait guère-Les approches de ce Kurtz, 
qui ramassait son ivoire dans la brousse la plus détestable, 
étaient décidément entourées d'autant de dangers que s’il 
se fût agi d’une princesse enchantée endormie dans un chà- 
teau fabuleux... « Pensez-vous qu’ils nous attaquent ? » me 
demanda le Directeur, confidentiellement. \ 

J'étais d'avis qu’ils n’attaqueraient pas, pour diverses rai- 
sons manifestes. Le brouillard épais en était une. Pour peu 
qu'ils s’écartassent de la rive dans leurs pirogues, ils se 
seraient trouvés perdus, comme nous l’eussions été nous- 
mêmes, si nous avions tenté de bouger. De plus il m'avait 
paru que la brousse de chaque côté était tout à fait impéné- 
trable, et pourtant il y avait des yeux là dedans, des yeux 
qui nous avaient vus! Le taillis au long des berges sans 
doute était très épais; maïs derrière celui-ci le sous-bois 
était évidemment plus accessible. Quoi qu’il en fût, durant 
la brève éclaircie, je n’avais nulle part aperçu de pirogues 
sur le fleuve, il n’y en avait assurément pas à la hauteur du 
navire. Mais ce qui rendait l'éventualité d’une attaque 
inadmissible à mes yeux, c'était la nature même du bruit, 
des. cris que nous avions entendus. [ls n'avaient pas le 
caractère farouche qui présage une immédiate intention hos- 
tile. Si inattendus, sauvages et violents qu’ils eussent été, 
ils m’avaient donné une impression irrésistible de douleur. 
L'apparition du vapeur avait pour je ne sais quelle raison 
rempli ces sauvages d’une peine infinie. Le danger, sily en 
avait un, expliquai-je, résultait plutôt de la proximité où nous 
étions d’une grande passion déchainée. L’extrême douleur 
elle-même peut finir par se résoudre en violence — plus 
généralement elle se traduit par l’apathie. 

I! eût fallu voir les pélerins ouvrir des yeux ronds. Ils 
n'avaient pas le courage de ricaner ou de me tourner en 
dérision, mais ils durent me croire fou — de frayeur sans 
doute ! Je leur fis un discours en trois points : Mes enfants, 


CŒUR DE TÉNÈBRES 55 


il ne servait de rien de.se frapper! Avoir l'œil au guet ?.… 
Vous pensez que j’épiais la moindre velléité qu'aurait le 
brouillard de se lever, à la façon dont le chat épie la souris, 
mais pour toutautre usage nos yeux étaient aussi inutiles 
que si nous avions été enfouis à quelques kilomètres de 
profondeur, sous une montagne de coton. J'éprouvais du 
reste l'impression accablante, chaude, étouffante d’un.ense- 
velissement... — Tout ceque je déclarai aux pélerins, si 
extravagant qu'il parût, était d’ailleurs la stricte vérité. Ce 
que nous considérâmes ultérieurement comme une attaque 
ne fut somme toute tenté que pour nous tenir à distance- 
Loin d’être agressive, l’action n’était même pas défensive au 
sens usuel du mot : elle fut risquée sousle coup du déses- 
poir et n’était essentiellement qu’une mesure de protection 
contre nous. 

Elle se développa, si je puis dire, deux heures après que 
le brouillard se fut levé et son commencement prit place à 
un endroit distant, à l'œil, d'environ deux kilomètres de 
la station de Kurtz. Nous venions tout juste de doubler 
péniblement un coude, lorsquej'aperçus un îlot, une simple 
langue de terre herbne, d’un vert éclatant, au milieu du 
courant. Elle était seule de son espèce, mais en approchant 


je constatai qu’elle constituait la pointe avancée d’un long | 


banc de sable ou plutôt d’une suite de hauts fonds qui 
s’'étendaient au milieu du fleuve. Ils étaient décolorés, tout 
juste immergés et :se laissaient deviner sous l’eau comme, 
au long d’un dos, les vertèbres apparaissent sous la peau. 
Autant que je m'en rendais compte, on pouvait passer soit 
à droite, soit à gauche. Bien entendu, j'ignorais tout du 
chenal. Les deux rives apparaissaient identiques et la pro- 
fondeur pareille : pourtant, ayant été prévenu que la station 
se trouvait du côté ouest, je pris instinctivement le passage 
à droite. 

À peine y étions-nous engagés, je m'aperçus qu'il était 
beaucoup plus étroit que je l'avais supposé. À notre gauche 
s’étendait le-haut bancininterrompu : de l’autre côté, la berge 


3". 


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56 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


se dressait à pic, couverte d’un épais taillis; au-dessus de 
ce taillis, les arbres s’élevaient en rangs serrés. Les feuillages 
pendaient au-dessus du courant et de temps en temps une 
grosse branche se projetait toute droite en travers du fleuve. 
L’après-midi était avancé: l’aspect de la forêt était sombre 
et une large bande d'ombre déjà était tombée sur l’eau. 
C’est dans cette ombre que nous avancions, fort lentement, 
vous pouvez m'en croire. Je gouvernais au plus près 
de la rive, l’eau étant plus profonde au long des berges, 
ainsi que l’indiquaient les sondages à la perche. 

L'un de mes affamés et patients amis sondait à l'avant 
juste en dessous de moi. Ce vapeur était fait exactement 
comme un chaland ponté. Sur le pont s’élevaient deux 
petits réduits en bois de teck, avec porte et fenêtres. 
La chaudière était à l'avant, la machine à l'arrière. Par- 
dessus le tout courait un appontement léger, soutenu par 
des étançons. La cheminée passait à travers ce toit et, en face 
de la cheminée, une étroite cabine, construite en planches 
légères, servait d’abri de pilote. Elle contenaitune couchette, 
deux chaises de camp, un Martini-Henry tout chargé dans 
un coin, une table minuscule et enfin la barre. Il y avait 
une large porte sur le devant et un volet épais de chaque 
côté. Porte et volet, il va de soi, étaient toujours ouverts. 
Je passais mes journées là-haut, perché à l’extrême-avant 
du pont, en face de la porte. La nuit je dormais ou essayais 
de dormir sur la couchette. Un noir athlétique, qui appar- 
tenait à une tribu de la côte et qu'avait éduqué mon 


malheureux prédécesseur, servait de timonier. Il portait 


avec fierté des boucles d’oreilles en laiton, arborait une sorte 
de fourreau de coton bleu qui l’enveloppait de la poitrine 
aux chevilles et avait de lui la plus haute opinion. C'était 
bien l’animal le plus mal équilibré que j’eusse jamais ren- 
contré. Quand vous étiez près de lui, il gouvernait de l'air 
le plus important du monde; mais, sitôt seul, il devenait la 
proie de la plus abjecte frousse, et en moins d’une minute 
tout contrôle sur cet éclopé de vapeur lui échappait. 


CŒUR DE TÉNÈBRES Sr 


J'observais la perche à sonder et constatais avec chagrin 
qu’à chaque coup un bout de plus en plus long dépassait de 
l’eau, quand je vis mon sondeur laisser tout en plan brus- 
quement et se coucher à plat sur le pont sans même pren- 
dre la peine de retirer sa perche. Il ne l'avait pas lâchée 
cependant et elle continuait de traîner dans l’eau. En même 
temps le chauffeur, que je découvrais en contre-bas, se mit 
précipitamment sur son séant devant la chaudière en enfon- 
çant la tête entre les épaules. J'étais stupéfait, mais 1l me 
fallut reporter les yeux sur le fleuve sans retard parce qu’il 
y avait un tronc d'arbre sur notre route. Des bâtons, des 
petits bâtons volaient autour de nous, en nuées; ils sifflaient 
à ma barbe, tombaient au-dessous de moi, heurtaient l’abri 
du pilote derrière mon dos. Et durant ce temps le fleuve, 
le rivage, la forêt étaient calmes, parfaitement calmes. Je 
n’entendais que le lourd barbottement de notre roue à 
l'arrière et le bruit d’averse de ces choses qui volaient. 
Tant bien que mal, nous évitâmes le tronc d’arbre. — Des 
flèches, par Jupiter ! On nous tirait dessus. Je rentrai 
vivement pour fermer le volet du côté de la terre. Cet idiot 
de timonier, ses mains sur les rayons, levait les genoux, 
frappait du pied, rongeait son frein, quoi ! comme un che- 
val qu'on retient. Le diable l'emporte ! Et nous nous trai- 
nions à dix pieds de la rive. Il me fallut me pencher au 
dehors pour faire basculer le pesant volet et j'aperçus une 
face entre les feuilles, au niveau de la mienne, qui me 
dévisageait avec une fixe férocité ; et soudain, comme si un 
bandeau fût tombé de mes yeux, je distinguai dans la 
confuse pénombre des poitrines nues, des bras, des jambes, 
des yeux brillants : la brousse grouillait de formes humaines 
en mouvement, luisantes, couleur de bronze. Les branches 
bougeaient, se balançaient, bruissaient ; les flèches s’en 
échappaient... — mais le volet enfin s’abattit. « Droit 
devant toil.. » dis-je au pilote. Il tenait la tête raide, face 
en avant, mais ses prunelles roulaient et il continuait de 
lever et d’abaisser ses pieds doucement tandis que sa bou- 


LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


58 
che écumait un peu. « Tiens-toi tranquille !.. » lui 
criai-je furieusement. Autant ordonner à un arbre de ne 
pas bouger dans le vent! Je me précipitai hors de la cabine. 
En dessous de moi, il y avait un grand bruit de pas sur le 
pont de fer, des exclamations confuses. Une voix se fit 
entendre : « Pouvez-vous virer? » En même temps, je 
découvris une ride en forme de V sur la surface de l’eau, 


devant nous. Quoi, encore un tronc d'arbre ! Une fusillade 


éclata sous mes pieds. Les pélerins avaient ouvert le feu 
avec leurs Winchester et faisaient, gicler le plomb dans 
cette brousse. Un gros nuage de fumée,monta et se’ répan- 
dit lentement sur le fleuve. Il m’arracha un juron. Impos- 
sible désormais de distinguer ni la ride ni l’épave. Je me 
tenais sur le pas de la porte, et les flèches s'abattaient par 
essaims. Elles étaient peut-être empoisonnées, mais à les 
voir on ne les eût pas cru capables de faire du mal à un 
chat... La forêt à ce moment commença à hurler. Nos 


- bûcherons à leur tour poussèrent une clameur de guerre, 


et la détonation d’un fusil tout juste derrière mon dos 
m'assourdit. Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule 
et l'abri de pilote était encore plein de bruit et de fumée au 
moment où je mélançai d’un bond sur la barre. Mon 
animal de nègre avait tout lâché pour ouvrir le volet et 
décharger le Martini-Henry. Il se tenait debout devant la 
large baie : l'air féroce, je lui criai de reculer tout en parant 
d'un coup de barre au crochet subit que le vapeur venait de 
faire. Il n’y avait pas assez de place pour tourner même sil 


l'avait fallu + l’épave était quelque part devant nous, tout 


près, cachée par cette sacrée fumée ; il n’y avait guère de 
temps à perdre, aussi piquai-je droit sur la rive où je savais 
que l’eau était profonde. 

Nous passâmes, lentement, au travers des broussailles 
retombantes, dans un tourbillon de ramures brisées et de 


feuilles qui volaient. La fusillade au-dessous de moi s'était 


arrêtée net, comme javais prévu qu'elle ferait aussitôt que 
les magasins seraient vides. À ce moment, je rejetai la tête 


CŒUR DE TÉNÈBRES 59 


en arrière pour éviter ‘un trait sifflant qui traversa l’abri de 
pilote, passant par l’une des baies pour ressortir par l’autre. 
Par-dessus le barreur dément qui brandissait le fusil déchargé 
en hurlant vers la rive, j'aperçus de vagues formes humaines, 
qui couraient pliées en deux, bondissaient, glissaient, dis- 
tinctes, incomplètes, fugitives. Puisquelque chose d’énorme 
apparut dans Pair, devant le volet ; le fusil fila par- 
dessus bord et Phomme, reculant vivement, jeta vers moi 
un regard de côté, extraordinaire, profond et familier, puis 
tomba à mes pieds. Du crâne, il heurta la roue deux fois 
et l'extrémité de ce qui avait l'air d’un long bâton s’abattitavec 
Jui en culbutant une des chaises de camp. On eût dit qu’en 
arrachant cette chose des mains de quelqu'un sur la rive 
il avait perdu l'équilibre. La mince fumée s'était dissipée ; 
nous avions évité le tronc d’arbre et un regard jeté en avant 
me permit de constater qu'à une centaine de mètres plus 
loin nous serions en mesure de nous écarter de la rive; 
mais l’impression de chaud et de mouillé que je sentais sur 
mes pieds me fit baisser la tête. L'homme avait roulé sur le 
dos et me regardait fixement : ses deux mains étaient cris- 
pées sur le bâton. C'était le bois d’une lance qui, lancée ou 
poussée par la baie, l’avait atteint au flanc, juste en dessous 
des côtes; le fer avait pénétré tout entier, après avoir fait 
une affreuse déchirure ; mes souliers étaient pleins de sang; 
une mare s'étendait, tranquille, d’un sombre rouge luisant, 
sous la roue, et les yeux de l’homme brillaient d’un éclat 
surprenant. La fusillade reprit à nouveau. Il me considérait 
anxieusement, serrant la lance comme quelque chose de 
précieux, avec l'air de craindre que je n’essayasse de la Jui 
enlever. Il me fallut faire un effort pour dégager mes yeux de 
son regard et m'occuper à nouveau de [a barre. D'une main 
je cherchai à tâtons au-dessus de moi le cordon du siffletà 
vapeur et lâchai coup sur coup précipitamment. Les voci- 
férations furieuses et guerrières s’arrêtèrent à l'instant et des 
profondeurs de la forêt s’éleva, tremblant et prolongé, un 
gémissement d’épouvante et de consternation pareil, on 


60 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


- s’imagine, à celui qui retentira sur cette terre quand ledernier 


espoir se sera évanoui. Il y eut une sorte de commotion 
sous bois, la pluie de flèches cessa, quelques traits trop courts 
vibrèrent encore, ensuite ce fut le silence, parmi lequel le 
battement languissant de notre roue d’arrière parvint à mon 
oreille. Je mettais la barre à bâbord toute quand le pèlerin 
en pyjama rose, très agité et suant, apparut au seuil de la 
porte. « Le Directeur m'envoie... » commença-t-il d’un 
ton officiel, mais soudain il s’interrompit : « Ah, mon 
Dieu !.… » fit-il, les yeux fixés sur l’homme blessé. 

Nous demeurâmes penchés au-dessus de lui et son 
regard interrogateur et brillant nous enveloppait. En vérité, 
j'eus l'impression qu’il allait nous poser une question dans 
une langue que nous ne comprendrions pas, mais il mourut 
sans proférer un son, sans remuer un membre, sans qu’en 
lui bougeât un muscle. Au dernier moment pourtant, 
comme répondant à un signe que nous ne pouvions voir, 
à un murmure que nous ne pouvions entendre, il fronça 
les sourcils âprement, et ce froncement prêta à son noir 
masque de mort une expression indiciblement sombre, 
pensive et menaçante. L’éclat du regard interrogateur bien- 
tôt ne fut plus que vide vitreux. 

« Savez-vous diriger ? » demandai-je brusquement à 
l'agent. Il eut l’air d'en douter, mais je l’empoignai par le 
bras et il comprit sur-le-champ que j’entendais qu'il gou- 
vernât bon gré, mal gré. Pour dire la vérité, j’éprouvais une 
hâte maladive de changer de souliers et de chaussettes. 
«Il est mort ! murmura mon type, fortement impres- 
sionné. — Cela ne fait pas le moindre doute, répondis- 
je, en tirant comme un furieux sur les cordons de mes sou- 
liers. Et, soit dit en passant, je pense bien que M. Kurtz 
ne se porte guère mieux à cette heure. » 

Pour le moment, c'était ma pensée dominante. Je 
ressentais un extrême désappointement, comme s’il m'était 
subitement apparu que je m'étais évertué pour une chose 
vide de toute réalité. Je n’aurais pas été plus écœuré si le 


CŒUR DE TÉNÈBRES 61 


voyage n'avait été entrepris que pour me permettre de 
causer avec M. Kurtz... Causer !.. Je flanquai l’un de mes 
souliers par-dessus bord et me rendis compte que c'était 
là tout justement ce que je m'étais promis: une con- 
_. versation avec M. Kurtz. Je fis l'étrange découverte que je 
ne me l’étais jamais représenté agissant, mais discourant. Je 
ne me dis pas: « Je ne le verrai pas » ou « Je ne lui 
serrerai jamais la main », mais « Je ne l’entendrai 
jamais! » L’homme s’offrait à moi comme une voix. Ce 
n’est pas que je ne l’associasse à aucune espèce d’action. Ne 
m'avait-on pas répété, sur tous les tons de l’envie et de 
l'admiration, qu’il avait à lui seul recueilli, troqué, extorqué 
ou volé plus d'ivoire que le reste des agents réunis. Là 
n’était pas la question, mais simplement que, s'agissant 
d’un homme doué, entre tous ses dons celui qui passait 
les autres et imposait en quelque sorte l’impression d’une 
présence réelle, c'était son talent de parole, sa parole | — 
le don de lexpression, troublant et inspirant, le plus 
méprisable et le plus noble des dons, frémissant courant de 
lumière ou flux illusoire jailli du cœur d’une impénétrable 
ténèbre. 

La seconde chaussure s’envola à son tour vers le dieu- 
démon du fleuve. Je songeais : Bon sang ! C’est fini! Nous 
arrivons trop tard, il a disparu: le don a disparu par 
l'opération de quelque lance, flèche ou massue. Je ne 
l’entendrai jamais parler, après tout, — et il y avait dans mon 
chagrin une étrange extravagance d'émotion comme celle 
que j'avais constatée dans le chagrin bruyant de ces 
sauvages dans la forêt. Ma désolation, ma solitude n'auraient 
pas été plus vives si l’on m'avait subitement enlevé une 
croyance ou si j'avais manqué ma destinée dans cette vie. 
Qui soupire comme ça là-bas? Absurde?... Va pour 
absurde! Grand Dieu, un homme ne peut-il jamais. 
Suffit : passez-moi du tabac. » 

Il y eut un moment de profonde tranquillité. Ensuite 
une allumette flamba, et la face maigre de Marlow apparut, 


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62 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


fatiguée, creusée, avec ses plis tombants, Les paupières 
fermées, un air d'attention concentrée, et tandis qu’il tirait 
vigoteusement sur sa pipe, il semblait émerger de la nuit 
ou s’y enfoncer selon le clignotement régulier de la courte 
flamme. L’allumette s’éteignit. 

« Absurde ! s’exclama-t-il. C’est bien là le pis de ce 
qui vous attend quand on essaie de raconter. Tous, tous 
tant que vous êtes, vous êtes. solidement accrochés dans 
lexistence à vos deux adresses, pareils à une vieille coque 
entre ses deux ancres, le boucher à un coin, le policeman 
à l’autre, un excellent appétit et la température normale: 
normale, vous m’entendez, d’un bout de l’année à lPautre…. 
Et vous prononcez le mot absurde... Absurde ! Au diable 
votre Absurde!... Absurde? Mes petits, qu’attendre de quel- 
qu’un qui par pure nervosité vient de lancer par-dessus bord 
une paire de chaussures neuves? Maintenant que jy songe, 
il me paraît surprenant que je ne me sois pas mis à pleurer ; 
et cependant, d’une manière générale, je me fais gloire de 
ma force de caractère. J'étais piqué au vif à l’idée d’avoir 
raté l’inestimable privilège d’écouter le bien-doué M. Kurtz. 
Du reste, je faisais erreur. Le privilège m’attendait. Et jen 
entendis plus que je ne voulais. Et j'avais raison aussi. Une 
voix ! Il n’était guère plus qu'une voix. Et je l’ai entendu, 
lui, elle, cette voix, d’autres voix, — tout semblait n’être 
que des voix, et le souvenir même de cette époque 
persiste autour de moi comme la vibration frémissante d’un 
immense bavardage, stupide, atroce, sordide, féroce ou 
simplement mesquin, sans aucune espèce de sens. Des 
voix, des voix !.. la jeune fille elle-même... » 

Il demeura longtemps silencieux. 

« Jai couché le fantôme de ses dons sous un men- 
songe, reprit-il soudain. Ea jeune fille ?.… Ai-je parlé 
de cette fille ?… Oh, elle est en dehors de tout cela, com- 
plètement. Elles sont toujours — j'entends les femmes — en 
dehors de cela — ou du moins devraient l’être. C’est notre 
devoir de les aïder à demeurer dans ce monde admirable 


_CŒUR DE TÉNÈBRES 63 


qui leur est propre — de peur que le nôtre ne devienne 
pire. Elle ne pouvait qu'être en dehors de cela... Vous 
auriez dû entendre la carcasse déterrée de M. Kurtz parler 
de « Ma Promise ». Vous auriez compris à l'instant 
jusqu’à quel point elle était étrangère à tout cela. Et cet 
immense os frontal de M. Kurtz!.. On dit que le poil 
parfois continue de pousser ; mais la calvitie de ce... de ce 
spécimen était impressionnante. La sauvagerie lavait 
caressé sur la tête, et celle-ci était devenue pareille à une 


boule, à une boule d'ivoire. Elle l'avait caressé, et il s'était : 
>] Le 


flétri, elle lavait saisi, aimé, étreint, elle s'était glissée 
dans ses veines, elle avait consumé sa chair et avait scellé 
son âme à la sienne par les indicibles sacrements de je ne 
sais quelle initiation diabolique. Il était son favori, choyé 
et chéri. De livoire! Ah, je pense bien... Des tas, des 
montagnes d'ivoire. La vieille baraque de glaise en 
éclatait |. On eût juré qu'il ne restait plus une seule 
défense dans le pays, ni sur le sol ni en dessous... — Pour 
la plus grande partie fossile, avait déclaré le Directeur 
d’un ton de dénigrement. Il n’était pas plus fossile que moi, 
mais on l’appelle fossile quand ïl a été déterré. Il paraît 
que ces nègres enfouissent parfois leurs défenses ; mais 
apparemment ils ne les avaient pas enterrées assez profond 
pour sauver le bien-doué M. Kurtz de sa destinée. Nous 
en remplimes le vapeur et il fallut en outre en empiler un 
tas sur le pont. Tant qu’il lui fut donné de voir, il put ainsi 
contempler et se congratuler, car le sentiment de sa fortune 
persista en [ui jusqu’à la fin. Il vous eût fallu l'entendre 
dire: mon Ivoire, ma Fiancée, ma Station, mon Fleuve, 
mon... — tout en fait était à lui. J’en retenais ma respira- 
tion, comme si je m'étais atendu à ce que la sauvagerie 
éclatât d’un rire prodigieux qui eût secoué sur leur axe les 
étoiles immobiles. Tout lui appartenait, — mais ce 
métait là qu'un détail. L'important, c'était de démêler à 
qui il appartenait, lui ; combien de puissances ténébreuses 
étaient en droit de le réclamer. Ce genre de réflexions vous 


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64 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


faisait froid dans le dos. Quant à deviner, c'était impossible 
et du reste malsain. Il avait occupé une place élevée parmi 
les démons de ce pays — et je l’entends au sens littéral. 
Vous ne pouvez pas comprendre... Et comment compren- 
driez-vous, vous qui sentez le pavé solide sous vos pieds, 
entourés que vous êtes de voisins obligeants prêts à vous 
applaudir ou à vous tomber dessus, vous qui cheminez 
délicatement entre le boucher et le policeman, dans la 
sainte terreur du scandale, des galères et de asile d’aliénés; 
comment imagineriez-vous cette région des premiers âges 
où ses pas désentravés peuvent entraîner un homme, à la 
faveur de la solitude, de la solitude absolue, sans 
policeman !..., à force de silence, de ce silence total où le 
murmure d'aucun voisin bien intentionné ne se fait l'écho 
de ce que les autres pensent de vous... C’est de ces petites 
choses-là qu'est faite la grande différence. Qu'’elles dispa- 
raissent et vous avez à faire fond sur votre propre vertu, sur 
votre propre aptitude à la fidélité. Bien entendu, vous 
pouvez être trop sot pour risquer d’être dévoyé, trop 
borné même pour soupçonner que vous êtes assailli par les 
puissances des ténèbres. Je tiens que jamais imbécile n’a 
vendu son âme au diable; l’imbécile est trop bête où le 
diable trop malin, je ne trancherai pas le point. Ou encore, 
vous pouvez être une créature si éblouie d’exaltation qu’elle 
en demeure aveugle et sourde à tout ce qui n’est pas 
visions ou harmonies célestes. La terre dès lors n’est plus 
pour vous qu’un endroit de passage, et qu’à ce compte, il 
y ait perte ou gain, je n’ai pas la prétention d’en décider. 
La plupart d’entre nous cependant ne sont ni de ceux-ci ni 
de ceux-là... Pour nous, la terre est un endroit où vivre, où 
nous avons à nous accommoder de visions, d’harmonies 
et d’odeurs aussi, parbleu!... — respirer de l’hippopotame 
crevé et n’en pas être empoisonné! Et c’est là que la 
force personnelle entre en jeu, la confiance où vous êtes 
d'arriver à creuser des fosses pas trop voyantes où enfouir 
ces choses..., — votre faculté de dévouement, non pas à 


CŒUR DE TÉNÈBRES 65 


vous-même, mais à quelque obscure et exténuante 
besogne.… Et c’est bien assez malaisé. Notez que je n’essaie 
ni d’excuser, ni d’expliquer ; je tente seulement de me 
rendre compte de M. Kurtz, de l'ombre de M. Kurtz. Ce 
fantôme initié, surgi du fond d’un néant, m’honora d’une 
confiance surprenante avant de se dissiper définitivement. 
Tout simplement parce qu'il pouvait parler anglais avec 
moi. Le Kurtz en chair et en os avait reçu partie de son 
éducation en Angleterre, et — comme il eut la bonté de me 
le dire — ses sympathies restaient fixées au bon endroit. Sa 
mère était à demi-Anglaise, son père à demi-Français… 
Toute l’Europe avait collaboré à la confection de Kurtz, et 
je ne tardai pas à apprendre qu’avec beaucoup d’à-propos, 
la Société Internationale pour la Suppression des Coutumes 
Barbares l'avait chargé de faire un rapport destiné à 
l'édification de cette compagnie. Et il lavait écrit, ce 
rapport! Je l'ai vu. Je l’ai lu. Il était éloquent, vibrant 
d’éloquence, mais je le crains, un peu trop sublime. Il avait 
trouvé le temps d’y aller de dix-sept pages d’écriture serrée. 
Mais sans doute était-ce avant que sa... — mettons avant 
que ses nerfs se soient détraqués et l’aient amené à présider 
certaines danses nocturnes, se terminant sur je ne sais 
quels rites innommables dont ce que j’appris çà et là me 
fit conclure bien malgré moi que c'était lui — lui, 
M. Kurtz — entendez-vous, qui, en était l’objet. Ah! c'était 
un fameux morceau, ce rapport. Le paragraphe de début 
pourtant, à la lumière d'informations ultérieures, m’apparaît 
à présent terriblement significatif. Il commençait par 
déclarer que, nous autres blancs, au point de développe- 
ment où nous sommes parvenus, « nous devons nécessai- 
rement leur apparaître (aux sauvages) sous la figure 
d'êtres surnaturels, — nous les approchons avec l'appareil 
d’une force quasi divine, » et ainsi de suite. « Par le seul 
exercice de notre volonté, nous pouvons mettre au service 
du bien une puissance presque illimitée, etc, etc. ». C’est de 
là que, prenant son essor, il m’entraîna à sa suite. La 


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66 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


péroraison était magnifique, bien qu’assez malaisée à 
retenir. Elle me donna l'impression d’une exotique Immen- 
sité régie par une auguste Bienveillance. Elle me trans- 
porta d’enthousiasme. J’y retrouvais le prestige sans limite 
de léloquence, des mots, de nobles mots enflammés. 
Aucune suggestion pratique qui rompît le magique courant 
des phrases, à moins qu’une façon de note au bas de la 
dernière page, griffonnée évidemment bien plus tard et 
d’une main mal assurée, ne dût être considérée comme 
l'énoncé d’une méthode. Elle était fort simple et, termi- 
nant cet émouvant appel à tous les sentiments altruistes, 
elle éclatait, lumineuse et terrifiante, comme le trait d’un 
éclair dans un ciel serein : « Exterminer toutes ces brutes ». 
Le plus curieux, c'est qu'il avait apparemment perdu de 
vue ce remarquable post-scriptum, attendu que plus tard, 
lorsque dans quelque mesure il revint à lui, il me pria à plu- 
sieurs reprises de prendre soin de son « pamphlet » (cest 
ainsi qu'il l’appelait) tant ïl était assuré qu'il aurait 
une heureuse influence sur sa carrière. J’eus des renseigne- 
ments complets sur toutes ces choses; en outre il advint 
que c’est à moi quil incomba de prendre soin de sa 
mémoire. Ce que j'ai fait pour elle me donnerait le droit 
indiscutable de la vouer, si tel était mon bon plaisir, à 
l'éternel repos de la poubelle du progrès, parmi toutes 
les balayures et — je parle au figuré — tous les chiens 
crevés de la civilisation. Mais, voyez-vous, le choix ne 
m'est pas laissé. Il ne veut pas se laisser oublier. Quoi 


. qu'il eût été, il n’était pas banal, Il avait le don de charmer 


ou d’épouvanter à ce point des âmes rudimentaires, qu’elles 
se lançaient en je ne sais quelles danses ensorcelées en son 
honneur : il avait le don aussi de remplir les petites âmes 
des pélerins d’amères méfiances ; il avait un ami du moins 
et il avait fait la conquête d’une âme qui n’était ni 
corrompue ni entachée d’égoïsme. Non, je ne puis l'oublier, 
bien que je n’aille pas jusqu’à affirmer qu’il valût la vie de 
l’homme que nous perdimes en allant le chercher. Mon 


CŒUR DE TÉNÈBRES 67 


barreur me manqua terriblement. Il commença à me 
manquer alors que son corps était encore étendu dans l'abri 
de pilote. Peut-être trouverez-vous passablement inattendu 
ce regret pour un sauvage qui ne comptait guère plus 
qu'un grain de sable dans un noir Sahara. Mais, voyez- 


vous, il avait servi à quelque chose; il avait gouverné : 


pendant des mois, je l'avais eu derrière moi, comme une 
aide, un instrument. Cela avait créé une sorte d’association. 
Il gouvernait pour moi : j'avais à le surveiller. Je m'irritais 
de ses insuffisances et ainsi un pacte subtil avait été formé 
dont je ne m’aperçus qu’au moment où il fut brusquement 
rompu. Et l’intime profondeur de ce regard qu'il me jeta 
en recevant sa blessure est demeurée jusqu’à ce jour dans 
ma mémoire, comme sil eût voulu attester notre distante 
parenté à l’instant suprême. 

Pauvre diable ! Que n’avait-il laissé ce volet en paix ! 
Mais il n'avait aucune retenue, aucun contrôle de soi-même 


— pas plus que Kurtz ! Il était l'arbre balancé par le vent... 


Aussitôt que j'eus enfilé une paire de pantoufles sèches, je 
le tirai hors de la cabine, après avoir arraché la lance de 
son côté : opération que, je l'avoue, j'accomplis les yeux 
fermés. Ses talons sautèrent sur le pas de la porte ; ses 


épaules pesaient sur ma poitrine, je le tirais à reculons avec 


_ uneénergie désespérée. Ce qu'il était lourd ! lourd ! Il m'appa- 


raissait plus lourd qu'aucun homme ne l’avait jamais été !.. 
_ Ensuite, sans autre cérémonie, je Le fis basculer par-dessus 
_ bord. Le courant le saisit comme s’il eût été une simple 
_ touffe d'herbes, et je vis le corps rouler deux fois sur lui- 
même avant de disparaître pour toujours. Tous les pélerins 
à ce moment et le Directeur étaient rassemblés sur l’avant- 
. pont, autour de l’abri du pilote, jacassant entre eux comme 
. une bande de pies excitées, et ma diligence impitoyable 
. souleva un murmure scandalisé. J'avoue que je ne vois 
pas pourquoi ils tenaient à conserver ce cadavre. Pour 
Pembaumer peut-être ! Sur l’entre-pont, cependant, un 


autre murmure avait couru, fort significatif. Mes amis, les 


‘ 2 CONTE PRES 


68 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


coupeurs de bois, étaient tout aussi scandalisés et avec 
plus d’apparence de raison, bien que je n’hésite pas à recon- 
naître que leur raison n’était guère admissible. Aucun 
doute là-dessus ! Mais j'avais décidé que si mon barreur 
devait être mangé, ce seraient les poissons seuls qui 
l’auraient. Durant sa vieil n'avait été qu’un pilote médiocre, 
maintenant quil était mort il risquait de devenir une 
tentation sérieuse et, qui sait, de déchaîner peut-être quel- 
que saisissant incident. Au surplus, j'avais hâte de 
reprendre la roue, car l’homme en pyjama rose se révélait 
lamentablement au dessous de sa tâche. 

C’est ce que je m’empressai de faire dès que les funé- 
railles furent terminées. Nous marchions à vitesse réduite 
en tenant le milieu du courant, et je prêtais l'oreille au 
bavardage autour de moi. Ils tenaient Kurtz pour perdu et 
la station aussi ; Kurtz était mort, et la station devait être 
brûlée et ainsi de suite. Le pélerin aux cheveux rouges 
s’exaltait à la pensée que ce pauvre Kurtz du moins avait 
été dignement vengé. « Hein ! nous avons dû en faire 
un fameux massacre dans le bois. » Ilen dansait littéralement, 
le sanguinaire petit misérable !... Et il s'était presque 
évanoui à l'aspect de l’homme blessé !..…. Je ne pus 
m'empêcher de dire : « Vous avez certainement fait pas 
mal de fumée !...» Je m'étais aperçu, à la façon dont la cime 
des taillis remuait et volait, que presque tous les coups 
avaient porté trop haut. Le moyen d'atteindre quoi que ce 
soit si vous ne visez ni épaulez ; et ces gaillards-là tiraient 
l'arme à la hanche et les yeux fermés. La débandade, décla- 
rai-je et j'avais raison, était due uniquement au bruit 
strident du sifflet à vapeur. Sur quoi ils oublièrent Kurtz 
pour m’accabler de protestations indignées. 

Comme, debout près de la barre, le Directeur murmurait 
je ne sais quoi, à voix basse, au sujet de la nécessité de 
redescendre franchement le fleuve avant le coucher du soleil, 
à titre de précaution, j’aperçus de loin un endroit défriché 
sur la rive et la silhouette d’une espèce de bâtiment. 


CŒUR DE TÉNÈBRES 69 


« Qu'est-ce que c’est que ça ? » demandai-je. De surprise, 
il frappa les mains l’une contre l’autre. « La station ! » 
cria-t-il. Je piquai dessus, tout aussitôt, sans augmenter la 
vitesse. 


Au travers de mes jumelles, je découvrais le penchant 


d’une colline, garnie d’arbres espacés et dégagée de toute 
broussaille. Un long bâtiment délabré, au sommet, appa- 
raissait à demi enfoui sous les hautes herbes ; de grands 
trous, dans la toiture conique, béaient tout noirs; la 
brousse et la forêt formaient l'arrière-plan. Il n’y avait 
clôture ni palissade d’aucune sorte ; mais sans doute en 
avait-il existé une autrefois, car près de la maison une demi- 
douzaine de minces poteaux demeuraient alignés, gros- 
sièrement équarris et ornés à l’extrémité de boules sculptées. 
Les barreaux, ou ce qui avait dû les réunir, avaient disparu. 
Bien entendu, la forêt entourait le tout, mais la berge 
était dégagée et au bord de l’eau j’aperçus un blanc, sous un 
chapeau pareil à une roue de voiture, qui nous faisait 
signe avec persistance de toute la longueur de ses bras. En 
examinant la lisière de la forêt, j’eus la quasi-certitude d’y 
discerner des mouvements ; des formes humaines glissant 
çà et là. Prudemment je dépassai l’endroit, ensuite arrêtai 
les machines et me laissai dériver. L'homme blanc sur la 
rive se mit à nous héler et à nous presser de descendre. — 
« Nous avons été attaqués, cria le Directeur. — Je sais, 
je sais, tout va bien ! hurla l’autre du ton le plus jovial. 
Débarquez ! Tout va bien !... Je suis heureux !.. » 

Son aspect me rappelait quelque chose, quelque chose 
de drôle que j'avais déjà vu quelque part. Tout en manœu- 
vrant pour accoster, je me demandais : à quoi res- 
semble-t-il donc ? Et tout à coup je mis le doigt dessus. 
Il avait l'air d’un arlequin.… Ses vêtements étaient faits de 
ce qui sans doute avait été autrefois de la toile brune, mais 
ils étaient entièrement couverts de pièces éclatantes, bleues, 
rouges, jaunes, — pièces dans le dos, sur le devant, sur les 
coudes, aux genoux ; ganse de couleur au veston, ourlet 


JAI 


70 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


écarlate au fond de son pantalon; et le soleil le faisait 
paraître extraordinairement gai et propre en même temps, 
parce qu’on pouvait voir avec quel soin ce rapiéçage avait 
été fait. La face imberbe et enfantine, très blond, pas de 
traits pour ainsi dire, un nez qui pelait, de petits yeux 
bleus, force sourires et froncements qui se succédaient sur 
cette physionomie ouverte, comme l’ombre et la lumière 
sur une plaine balayée par le vent. « Attention, capitaine | 
cria-t-il. Il y a un tronc d'arbre qui s’est logé ici la nuit 
dernière... — Quoi, encore un !... » J'avoue que j'eus 
un juron scandaleux. Peu s’en fallut que je n’éventrasse 
mon échoppe pour finir cette charmante excursion. L’arle- 
quin sur la rive leva vers moi son petit nez camus : 
« Anglais ? fitil, tout illuminé de sourires. — Et vous ? 
hurlai-je de la barre. » Les sourires s’éteignirent et il hocha 
la tête, comme pour s’excuser d’avoir à me désappointer. 
Mais il s’éclaira à nouveau : « Peu importe ! », continua- 
t-il d’un ton d'encouragement. Je demandai : « Arrivons- 
nous à temps ?.… — Il est là-haut, » répondit-ilavec un 
geste de la tête vers le sommet de la colline, et il s’assom- 
brit subitement. Son visage était pareil au ciel d'automne, 
tantôt couvert et tantôt éclatant. 

Quand le Directeur, escorté des pélerins, tous armés 
jusqu'aux dents, eut pénétré dans la maison, le gaillard 
monta à bord. « Dites donc, je n'aime pas beaucoup ça! 
Les indigènes sont dans la brousse, » fis-je... Il m’assura 
sérieusement que tout allait bien. — « Ce sont des âmes 
simples, ajouta-t-il. Je suis content tout de même que vous 
soyez arrivés. Il me fallait passer mon temps à les tenir à 
distance... — Mais vous venez de me dire que tout allait 
bien !.… m'écriai-je. — Oh ils n'avaient pas de mau- 
vaises intentions, » et sous mon regard, il se reprit : « Pas 
de mauvaises intentions à proprement parler. » Ensuite 
avec vivacité : « Ma foi, votre abri de pilote a besoin d’un 
nettoyage !.. » Et sans reprendre haleine, il me conseilla 
de garder assez de vapeur pour faire marcher le sifflet en 


CŒUR DH TÉNÈBRES 71 


cas d'alerte : « Un bon coup de sifflet fera plus d’eflet 


que tous vos fusils !... Ce sont des âmes simples !.. » 


répéta-t-il. Il s’exprimait avec tant de volubilité que j'en 


étais étourdi. Il semblait vouloir rattraper tout un arriéré 
de longs silences et, effectivement, il convint en riant que 
tel était bien son cas. « Ne parlez-vous donc pas avec 
M. Kurtz ? demandai-je. — Oh, on ne parle pas avec 
un homme comme lui, on l'écoute..…, s’écria-t-il avec une 
sévère exaltation. Mais maintenant... » Il agita le bras 


et en un instant se trouva enfoncé dans l’abîime du 
découragement. D’un bond toutefois il en émergea, prit 


possession de mes deux mains et les serra sans arrêter, 
tout en bredouillant : « Frère marin... Honneur. plai- 
sir.… délice... me présente moi-même... Russe... fils d’un 


archi-prêtre.… Gouvernement de Tambov..…. Quoi ! du 


tabac ?.. Du tabac anglais ; cet excellent tabac anglais !.… 
Ab, cela, c’est d’un frère... si je fume ?.. Où est le marin 
qui ne fume pas. » 

La pipe lui rendit quelque ne. et peu à peu je démêlai 
que, s'étant échappé du collège, il s'était embarqué sur un 
navire russe, s'était enfui à nouveau et avait servi pendant 
quelque temps sur des navires anglais ; qu’il était mainte- 
nant réconcilié avec l’archi-prêtre… Il insistait sur ce point : 
« Mais quand on est jeune, on doit voir du pays, 


acquérir de l’expérience, des idées, élargir son intelli- 


gence.. — Même ici !..… fis-je en lPinterrompant. — 
Sait-on jamais !.. C’est ici que j'ai rencontré M. Kurtz... » 
me répondit-il d’un ton de reproche et d’entantine solennité. 
Je tins ma langue désormais. Il paraît qu’il avait amené 


une maison de commerce hollandaise de la côte à lui confier 


des provisions, des marchandises et qu’il s'était enfoncé. 
2 


dans lintérieur d’un cœur léger, sans se soucier plus 


qu'un enfant de ce qui pouvait lui arriver. Il avait erré sur 


_ le fleuve pendant près de deux ans, seul, séparé de tout le 


monde et de toutes choses. « Je ne suis pas aussi jeune 


que jen ai Pair. J'ai vingt-cinq ans, m'’expliqua-t-il. 


s = LES : 


72 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


D'abord, le vieux Van Shuyten essaya de m'envoyer au 
diable, contait-il avec un sensible amusement, mais je 
m'obstinai et parlai, parlai tant et si bien qu’à la fin il eut 
peur que son chien favori n’en fit une maladie, de sorte 
qu'il me donna une pacotille et quelques fusils en me 
disant qu’il espérait bien ne plus me revoir. Brave vieux 
Hollandais, ce Van Shuyten !.. Je lui ai expédié un petit 
lot d'ivoire il y a un an, ainsi il ne pourra me traiter de 
filou lorsque je rentrerai. J'espère qu’il l’a reçu... Pour le 
reste, je m'en fiche... J'avais préparé un tas de bois pour 
vous... C'était mon ancienne maison. L’avez vous-vu ?... » 

Je lui tendis le livre de Towson. Il faillit se jeter à mon 
cou, mais se retint. « Le seul livre qui me restât et je 
pensais l'avoir perdu, fit-il en le considérant avec extase. 
Il y a tant d'accidents qui vous guettent quand on circule ici 
seul... Les canots parfois chavirent, et parfois aussi il faut 
. décamper si vite, quand les gens se fâchent.… » Il feuilletait 
les pages. « Vous y avez fait des annotations en russe », 
dis-je. Il fit oui de la tête. « J'avais cru qu’ellesétait rédigées 
en chiffre... » — Il rit et redevenu sérieux : « J'ai eu 
beaucoup de peine à tenir ces gens-là à distance... — 
Est-ce qu'ils voulaient vous tuer ?.…. demandai-je. — 
Oh, non! fitil et il s'interrompit aussitôt. — Pour- 
quoi vous ont-ils attaqués ?... » continuai-je. Il hésita ; 
puis avec une sorte de pudeur : « Ils ne veulent pas qu'il 
s'en aille !.…. fit-il. — Pas possible, » m’écriai-je étonné. 
Il eut un nouveau hochement de tête, plein de mystère et 
de sagesse. « Je vous le dis, reprit-il, cet homme a élargi 
mon intelligence. » Et il ouvrit les bras tout grands, en me 
regardant de ses petits yeux bleus, qui étaient partaitement 
ronds. 


(à suivre) 


Traduction D'ANDRÉ RUYTERS. JOSEPH CONRAD 


RÉFLEXIONS SUR LA LITTERATURE 


Littérature Politique. 


M. Barthélemy, professeur de droit et député, en une préface 
qu’il apporte à la traduction récente du livre de lord Bryce sur 
les Démocraties Modernes, que publie Payot, regrette que « dans 
le pays de Montesquieu, de Rousseau, de Chateaubriand, de 
Benjamin Constant, la source de la science politique semble 
tarie. » [l constate que « les Anglais et les Américains sont par- 
fois surpris qu’on ne puisse pas leur indiquer un grand ouvrage 
classique sur le Gouvernement de la France ». 

C’est une lacune en effet singulière et regrettable. Un ouvrage 
de ce genre, analogue à lAmerican Commonwealth de lord 
Bryce, ne semble pas, au premier abord, difficile à écrire. Il 
demande précisément les qualités qui se trouvent le plus abon- 
damment dans l’intelligence française, ordre, clarté, pénétra- 
tion, psychologie. Il assure à son auteur une renommée de bon 
aloi, un siège à l’Académie française et un autre à celle des 
Sciences morales et politiques. Il vous classe dans votre pays et 
à l’étranger comme une autorité. Pour qu'aucun Français ne 
Vait donné, il faut cependant qu’il y ait des raisons. Le livre de 
lord Bryce, qui traite partiellement ce sujet même, en cent cin- 
quante pages excellentes, et qui représente une contribution de 
premier ordre à la politique comparée, nous aidera peut-être à 
les découvrir. 

Des démocraties modernes dont il analyse et compare la 
nature politique, Bryce ne retient que six, la France, la Suisse, 
le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis. 
Serait-ce qu’il ne considère pas comme des démocraties les 
monarchies de l’Europe, et particulièrement l'Angleterre ? Si. 
Maïs il s’est borné aux pays où il avait pu vivre, voyager lon- 
guement, recueillir des observations personnelles. Et pour 
l'Angleterre, ayant lui-même siégé pendant vingt-sept ans à la 
Chambre des Communes, ayant participé à toute la vie mili- 


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ja 
a 
D 


74 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


tante du parti libéral, il ne s’est pas cru qualifié pour considérer 
la vie politique anglaise d’un œil impartial. 

La même question délicate se poserait pour un Français qui 
aurait conçu l’ambition d'écrire un ouvrage objectif sur le 
Gouvernement de la France. S'il est étranger au détail et au 


métier de la vie politique, il se jouera dans l'idéologie ou la 


psychologie, ne mordra pas sur la technique et la réalité. Tous 
nos grands critiques littéraires modernes se sont occupés de 
questions politiques, ont dit leur mot, beaucoup de mots, sur 
la politique, Villemain, qui fut ministre, Sainte-Beuve, Brune- 
tière, Anatole France, Lemaître, Faguet. Ils en sont restés à peu 
près aux réflexions sinon de l’homme dans la rue, du moins de 
Pacadémicien sur les quais. Un seul d’entre eux a tenté, avec 


D 


une conscience forte et méthodique, d'appliquer à une telle 


œuvre, monumentalement conçue, la fin de sa vie. C’est Taine. 
Littérairement il a réussi. Politiquement au moins autant 
qu’historiquement il a échoué. Tout le long de son ouvrage 
court le tremblement nerveux qui ne le quitta pas depuis la. 
Commune, et il n'avait d'autre expérience politique personnelle 
que celle d’un conseiller municipal de Menthon-Saint-Bernard. 


Même, vieux débutant dans ces simples fonctions, il y réussit 


mal. D'ailleurs autre chose est l'étude de la structure sociale 
d’un pays, autre chose l’étude de son gouvernement. 

Un livre à la Bryce sur le Gouvernement de la France ne 

pourrait donc être écrit que par un Français ayant lui-même 
participé, comme haut fonctionnaire, parlementaire influent ou 
ministre stable, au gouvernement de son pays, ou bien par un 
homme intelligent et cultivé, placé par sa fonction et pour son 
plaisir à l’un des carrefours de la vie politique. J'imagine volon- 
tiers qu’à deux reprises, et sur deux plans, les circonstances et 
les hommes s’y prêtèrent. 

Une fois avec Tocqueville. Auteur d’un des livres classiques 
de la science politique, la Démocratie en Amérique, député 
laborieux pendant treize ans, ministre des Affaires Etrangères 
sous la République, écrivain d’une forme incomparable, excel- 
lant à comprendre ce qu’il n’aimait pas, et, si l’on n’écarte pas 
du mot intelligence certaines inaptitudes nécessitées par la 
division du travail humain, avec Sainte-Beuve le Français le 
plus intelligent de son temps, Tocqueville était admirablement 


\ 


RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 


muni pour écrire sur ce sujet un livre presque franco-anglais, 
unissant les qualités d’un Bryce à celles d’un Montesquieu. Il 
tenta au moins de l’amorcer dans l'ouvrage que la mort ne lui 
laissa pas achever. 

Une autre fois avec Albert Sorel. Secrétaire général du Sénat 
aux temps les plus brillants et les plus dramatiques de la vie 
politique sous la troisième République, esprit étendu, ouvert, 
grand causeur et grand écouteur, familier avec l’histoire et 
riche de sens politique, Sorel pouvait mettre au service d’un 
grand ouvrage de politique intérieure lintelligence et le labeur 


qu’il a consacrés à son livre de politique étrangère. Au contraire 


de Tocqueville et de Taine, il y eût porté l’optimisme et la 
bonne humeur d’un homme qui a réussi sa vie, et qui pense 
malaisément que la constitution qu’il voit et fait fonctionner 
n’est pas la meilleure de toutes. Dans une page de son Montes- 
quieu il nous présente la République de Jules Grévy comme 
l'idéal politique qui répond le mieux, dans les temps modernes, 
aux vœux et à l'idéal du Président à mortier. 

Mais pour un secrétaire général du Sénat autant et plus que 
pour tout autre fonctionnaire, parlementaire ou ministre, il 
demeure difficile et délicat de trouver le point de vue d’où 
décrire, analyser, juger un: mécanisme dans lequel soi-même 
on fonctionne. Aussi, de même qu’un spécialiste étranger des 
constitutions comme Bryce est mieux placé ici qu’un Français, 
de même un Français préfère d'ordinaire faire porter ce genre 
d'étude sur les constitutions, les peuples et les politiques de 
l'étranger. On le voit à l'Ecole des Sciences Politiques. A ces 
deux œuvres maîtresses que sont la Psychologie politique du 
peuple anglais et la Psychologie politique du peuple américain, 
Emile Boutmy n’a rien joint de pareil pour le peuple français. 
M. André Siegfried, professeur à PEcole, a publié cette année, 
au nom du Musée social, un livre de premier ordre sur lAngle- 
terre contemporaine. Anglais et Français l’ont accueilli comme 
une œuvre d’information libre et d'intelligence impartiale. Un 
livre du même modèle et du même esprit sur la France d’au- 
jourd’hui serait, malgré tout, classé sous létiquette d’un parti 


politique. Nous sommes, chez nous, sur le terrain du pari de 


Pascal. Il faut parier, être d’un parti, dans une affaire où nous 


» sommes engagés, et ne pas parier c’est encore parier. M. Fabre- 


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76 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Luce, qui s’est efforcé d’appliquer aux origines de la dernière 
guerre une méthode et un esprit que Sorel avait appliqués aux 
guerres d’il y a cent ans, a pu s’en apercevoir. Le recul dans le 
temps et le recul dans l’espace donnent à l’histoire, à la théorie 
politique, leur espace propre et leurs dimensions normales. 

La préface de M. Barthélemy au livre de Bryce produit même 
tout de suite en nous un sentiment vif de la différence profonde 
entre les deux plans, celui de Pascal, où l’on parie, celui de 
Montaigne, où l’on ne parie pas. Les jugements de lord Bryce 
sur la démocratie française marquent avec impartialité ce qu’il 
croit y apercevoir de bien et ce qu’il juge s’y trouver de mal. 
Au bien M. Barthélemy applaudit. Au mal il s’écrie : « Ce sont 
les Français qui ont trompé lord Bryce ! Il rapporte, sans se les 
approprier complètement, les jugements d’après lesquels la 
Chambre baisserait de niveau moral et de niveau intellectuel. 
Mais non ! » Le nonsignifie que M. Barthélemy est député 
français, et que la fraternité des couloirs l’oblige de parier. Il a 
d’ailleurs mal lu lord Bryce qui écrit à la page 346 du tome Ier: 
« Un Français, qui observe la politique d’un œil très juste et sin- 
gulièrement impartial, m’affirmait qu’au cours de ces quarante 
dernières années, le niveau intellectuel de la Chambre s’est légè- 
rement relevé, tandis que le niveau moral a légèrement fléchi. » 
Le Français impartial qui a émis cette opinion pondérée n’a pas 
trompé du tout lord Bryce, et son observation s’est trouvée 
bien justifiée par les deux législatures d’après-guerre. D'une 
part le contact avec les parlementaires fait toujours découvrir 
parmi eux plus d’intelligences, de valeurs qu’on ne s’attendait à 
en rencontrer, et lord Bryce écrit lui-même : « Dans aucune 
législature des temps modernes, on ne rencontre une moyenne 
d'hommes politiques aussi compétents, aussi habiles et distin- 
gués que dans le Sénat français. » D’autre part, personne ne 
contestera que le nombre des sénateurs et des députés d’affaires, 
avocats-conseils, conseils appointés, administrateurs de société, 
observateurs officieux en liaison avec des banquiers ou des 
industriels, à augmenté fortement depuis 1919. Et l’opinion 
publique voit là, à tort ou à raison, un glissement de la mora- 
lité. C'est d’ailleurs un fait d'ordre général, qu’il serait injuste 
d'attribuer à une spéciale corruption parlementaire, qui est lié 
à la crise et au déséquilibre général des fortunes, et qui a son 


RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE LS TINUZ 


équivalent dans d’autres professions et d’autres pays. Quoi qu'il 
en soit, l’interlocuteur de lord Bryce lui donnait une informa- 
tion parfaitement juste, et sa qualité d’étranger désintéressé 
mettait lord Bryce en.état d’en tirer le meilleur parti. M. Bar- 
thélemy en eût fait autant en Angleterre. Mais en France il ne 
pouvait guère que parier, jouer sur son écurie, se porter, 
comme à la tribune, au secours de son prestige professionnel. 
Je ne l’en blâme nullement. J'essaie seulement de démêler une 
des raisons pour lesquelles il n’y a pas encore de grand ouvrage 
classique sur le Gouvernement de la France, pourquoi un 
homme aussi bien placé que Sorel pour lécrire l’a laissé pru- 
demment dans son encrier, et pourquoi M. Barthélemy, s’il 
s’avise de s'y employer, nous fera soupçonner d'avance une 
apologétique et une propagande. 


Je laisse de côté les remarques et les vues générales sur la 
nature et l'avenir de la démocratie, surtout dans la dernière par- 
tie, qui font du livre de lord Bryce un trésor de faits et d’idées 
sur ce grand problème politique du siècle. Je m’attacherai seu- 
lement aux pages où il a résumé son expérience de la vie poli- 
tique française. 

Pour un Français, le défaut ou l'avantage de ces grandes 
enquêtes anglaises est peut-être de ne pas tendre à quelques 
conclusions générales et de laisser le lecteur les formuler lui- 
même. On peut dire, je crois, que l'impression de cet Anglais, 
particulièrement expérimenté et compétent, c’est une grande 
estime des institutions démocratiques de la France, mais un 
jugement peu favorable sur ses mœurs démocratiques. 

Il admire l'esprit pratique et la solidité de la constitution 
républicaine, qui a pu durer, et qui mérite non seu- 
lement de durer, mais aussi, selon lui, d’être proposée comme 
modèle aux nouveaux Etats. Cette constitution démocratique, 
qui devait durer, s’est superposée en 1875 à un mécanisme 
administratif qui avait duré, fait ses preuves, et auquel 
lord Bryce ne marchande pas non plus l'éloge, particulièrement 
au Conseil d'Etat et à la justice, qu’il ne trouve pas inférieure, 
et qu’il juge même, sur certains points, supérieure, à la justice 
anglaise. L'institution politique et la tradition administrative 
se sont accordées pour donner à la politique étrangère de la 


78 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


République « une continuité de vues dont les autres grands 
Etats européens sont loin d’avoir fait preuve. » | 

Mais les mœurs politiques lui paraissent compromettre une 
partie de ces avantages. A la différence de la démocratie 
anglaise, la démocratie française manque de ces deux pièces 
maîtresses : de grands partis et de grands chefs. Rien de pareil 
en France à ces partis définis, où tout Anglais est inscrit et 
milite sa vie entière, où il acquiert à la fois la discipline morale 
et le sens politique, et sans lesquels il n’y a pas de véritable 
gouvernement parlementaire. Au Parlement français, les partis 
sont remplacés par des coalitions temporaires, des « blocs » ; en 
dehors du Parlement, dans le pays, par un ensemble complexe, 
hétéroclite et inorganique de comités locaux. Ces comités, 
pour lord Bryce, n’ont aucun analogue en Angleterre et aux 
Etats-Unis, où les partis sont organisés régulièrement et à ciel 
ouvert, mais ils ressemblent à ce qu’on appelle en Ecosse des 
cliques. « Les hommes composant ces cliques — petits fonction- 
naires, boutiquiers, avocats, médecins, professeurs, journalistes 
— constituent avec les députés et quelques personnalités plus 
riches, financiers, chefs de groupes industriels, propriétaires de 
journaux importants, ce qu'on appelle en France les classes 
dirigeantes. » | 

À l’époque des élections, Philippe Barrès citait un mot pro- 
phétique de M. Briand à son père. Le patriote lorrain, 
prévoyait un changement de la vie politique après la 
guerre, une consolidation des gains obtenus dans l'esprit public 
par l’idée nationaliste. « Ne croyez pas cela, dit M. Briand. 
Vous pouvez avoir les esprits. Il nous reste les cadres. » L’expé- 
rience de ce vieux renard ne le trompait pas. Les cadres — ce 
que lord Bryce appelle les cliques — l’ont emporté. 

Il n’est pas facile de se rendre un compte précis de ce que 
sont ces cadres. L’énumération de lord Bryce est exacte. Mais 
on ne saurait guère prendre un point de perspective (pour 
taupes, car il le faudrait bien souterrain) d’où envisager dans 
leur ensemble ces dessous complexes et fondamentaux de la vie 
politique française. On n’en connaît jamais qu’un secteur 
limité. Ceux qui en ont une expérience plus complète sont 
des politiciens professionnels devenus, de bonne foi, incapables 
d'exposer une question sans plaider un intérêt. Il en est de 


4 


RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 79 


l'ensemble des cadres comme du plus connu d’entre eux, la 


franc-maçonnerie : à l’intérieur on ne peut rien en dire, de 


l'extérieur on ne peut rien y voir. Pour l’auteur d’un livre sur 
le Gouvernement de la France, cette affaire des cadres serait 
évidemment beaucoup plus difficile à traiter que celle de 


l'élection présidentielle par exemple. C'est là que j'attendrais 


M. Barthélemy. 

Il est d’ailleurs loisible à tous les citoyens et à tous les partis 
de former des cadres de ce genre, de se constituer en cliques. 
De nombreux essais en ont été faits, sous la troisième Répu- 
blique, par les partis de droite. La fragilité et l'échec rapide des 
cadres de droite, la solidité et le succès des cadres de gauche, 
voilà des faits constants dans notre demi-siècle de vie républi- 
caine. Tout cela serait aussi à expliquer. 

Ce que lord Bryce reproche particulièrement aux cadres, ce 
qui lui paraît une infériorité nette de la vie politique française 
en face de la vie politique anglaise, c’est de mettre à l'entrée de 
la carrière politique une porte basse sous laquelle la plupart des 
hommes intelligents répugnent à se courber. Chacun des deux 
grands partis anglais (le livre a été écrit avant le gouvernement 
éphémère des travaillistes) bénéficie du concours, de l'influence 
morale que lui apportent les professionnels de la pensée. En 
France, lémigration politique à lintérieur est couramment 
pratiquée par les intellectuels, et il faut, pour les en faire 
sortir, un événement comme l'affaire Dreyfus, qui fut leur 
affaire propre, une affaire de philosophie politique. « Il existe, 
dit lord Bryce, une catégorie d'hommes, notables par l'influence 
et le talent plutôt que par le nombre, qui fuit la politique parle- 
mentaire. Elle comprend des gens de lettres et de science, beau- 
coup de professeurs de l’Université et des hautes Ecoles ; les 
professions libérales apportent aussi un contingent important. 
Tous ces hommes semblent se maintenir beaucoup plus en 
dehors de la vie politique active du pays, générale aussi bien que 
locale, que ne le fait la classe correspondante de citoyens dans 
la Grande-Bretagne, en Suisse ou aux Etats-Unis. » Dans l’une 
des correspondances si vivantes qu’il envoie à la Revue de Genève, 
Daniel Halévy déclarait cette année qu’il ne votait jamais. Des 
Suisses, qui vivent de si près dans l'exercice quotidien et obliga- 
toire de la vie civique, et qui savaient l'importance de la place 


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80 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


d’observateur et de critique — de politique en somme —- tenue 
par Halévy, me témoignèrent leur étonnement. « I] ne manque 
pas en France, dit lord Bryce, de personnalités riches de savoir, 
fortes par la pensée et d'esprit pénétrant. Aucun pays moderne 
n’a fait davantage — y en a-t-il même qui ait fait autant ? — 
pour créer et développer la conception philosophique de la poli- 
tique. Mais la plus grande partie de ce fonds d'intelligence et de 
sagesse n’est pas utilisée dans la vie politique, et les quelques 
hommes d’Etat qui les possèdent paraissent incapables de res- 
pirer librement dans cette ambiance de passion et d’esprit de 
parti. » Y a-t-il là, d’ailleurs, un trait particulier à la France, 
ou une marque de toutes les démocraties qui n’ont pas encore 
la vieille éducation civique des Anglais et des Suisses? Au 
xvirie siècle, où l’on ne connaissait pas d’autres démocraties 
que celles des quelques cantons suisses, Montesquieu pouvait 
louer le peuple de savoir choisir ses magistrats. Mais lorsque 
Tocqueville eût été voir en Amérique la première démocratie 
qui ait duré dans un grand Etat, il put écrire : « Je fus frappé 
de surprise en découvrant à quel point le mérite était commun 
parmi les gouvernés et combien il l’était peu chez les gouver- 
nants. » Lord Bryce ne dit pas tout à fait cela de la France : sa 
réflexion ne s’embranche pas moins sur celle de Tocqueville. 
Peut-être cet effort fait en France pour « développer la concep- 
tion philosophique de la politique » implique-t-il, en effet, une 
sorte de division du travail. Un France, un Barrès, un Maurras, 
un Péguy, un Georges Sorel ont fourni à l’intelligence fran- 
çaise un capital d’idées politiques autonomes, étrangères aux 
cadres des partis, et qui, gonflées d’une pulpe poétique, senti- 
mentale et presque sensuelle, participent évidemment plus de 
natures littéraires comme le classique et le romantique que de 
natures politiques comme lopportunisme et le radicalisme. 
Mais tout cela, ce sont des remarques en marge. Elles alimen- 
tent un dialogue sur le détail des observations de lord Bryce. 
Elles laissent intact le grand problème que l’auteur a remis sur 
le plan planétaire où l’avait placé Tocqueville, elles effleurent 
à peine l’ouvrage où un Anglais libéral a condensé les 
voyages, les réflexions, les conversations, les travaux d’une 
large et lumineuse vie. 
ALBERT THIBAUDET 


CHRONIQUE DRAMATIQUE 


La Galerie des Glaces, pièce en trois actes de 
M. Henry Bernstein au Théâtre du Gymnase. Chacun 
sa Vérité, trois actes de Luigi Pirandello, traduction 
de Benjamin Crémieux, au Théâtre de L'Atelier. 


Les critiques ont fait de grands compliments à M. Henry 
Bernstein sur son évolution. Ils admirent son renoncement au 
coup de poing, au gros mot ; ils le louent de consentir enfin à 
observer le cœur des hommes. Mais M. Henry Bernstein avait 
vingt ans lorsqu'il écrivit Le Délfour, et jamais rien de ce qui 
touche à l’homme ne lui fut indiflérent. Le vrai est que peut- 
être personne n’évolue : on revient à de DiRAIÈEEs amours, on 
s’en éloigne, on remonte des pentes, on s’y laisse glisser 
encore ; ne parlons pas de la courbe d’une vie, mais de son 
remous. Reconnaissons pourtant que le jeune M. Bernstein 
s’amusa surtout à nous « bousculer », comme on aimait dire 
alors. L'auteur de La Rafale, du Voleur s'ÿ connaissait trop en 
« situations » pour que cette science ne le détournât un peu 
de nous montrer l’intérieur des êtres. Comme souvent les 
possibilités de drame extérieur sont en raison inverse de la 
complexité des personnages, M. Henry Bernstein, en ce temps- 
R, cherchait volontiers les siens parmi la plus simple humanité 
— celle qui ne voit rien à faire au monde que l’amour, et rien 
à y désirer que l’argent. 

Mais des pièces telles que Ze Détour, Le Secret, eussent suffi 
à nous renseigner sur son ambition profonde. Aujourd’hui, 
dans La Galerie des Glaces, il consomme le sacrifice de la « situa- 
tion » au « caractère ». Peut-être même doit-il à son goût de la 


grandeur d’avoir voulu dépasser la simple comédie de caractère. 


Cetitre, La Galerie des Glaces, paraît d’abord effrayant à qui 


redoute les pièces trop chargées d’intentions. C’est, selon nous, 


; : 6 


82 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


pendant tout le temps que La Galerie des Glaces mérite de s’ap- 
peler Le Bourreau de soi-même, qu’il nous est possible de l’ad- 
mirer sans idée de derrière la tête. L'étude d’un caractère, 
voilà ce que nous y trouvons d’excellent. Qu'il serait à sou- 
haiter que M. Bernstein n’écoutât point ses thuriféraires lors- 
qu’ils ladmirent d’avoir voulu peindre en son Charles Bergé, 
non tel homme, tel vice de l’esprit ou du cœur, mais, comme 
s'exprime lun deux «toute l'intelligence humaine, enchaînée 
et royale à la fois... » ! Misérable époque, vraiment, que celle 
où l'étude d’un caractère semble à la critique une pauvre 
besogne, et où elle s’efforce de persuader le dramaturge que ce 
qu’il importe de faire tenir dans trois actes, c’est toute l’huma- 
nité ! | 

Débarrassons donc La Galerie des Glaces de ce que ce titre, 

peut-être ambitieux, laisse entendre. Que reste-t-il ? Un homme, 
un caractère d'homme ; c’est assez pour notre plaisir. Nul 
doute que M. Henry Bernstein souhaiterait que nous eussions 
répondu : des hommes ; maisun homme, c’est déjà bien : celui 
qui doute de soi, en amour surtout, le timide, le triste, le 
miteux qui n’est pas amant ; — type si commun (la nature n’a 
pas besoin d’amants) qu’il nous semble admirable qu’un écri- 
vain ait su, si l’on peut dire, le dramatiser. Tartuffe est un type, 
il est exceptionnel ; son hypocrisie démesurée nécessite le 
drame : mais ce peintre, Charles Bergé, caractère négatif, 
qui doute de soi, se ronge, se méprise, s’écarte, — le mal- 
heureux qui, lorsque la femme aimée lui crie « Je vous 
aime » se persuade que c’est pour se venger d’un mari infidèle, 
— et qui, au lieu d'ouvrir les bras, fait sa valise et prend le 
large, quelles péripéties, quelle catastrophe pourrait-il déchai- 
ner ? Bien loin d’enrichir la vie, il l’arrête : et ne serait-ce 
qu’une telle nature ressortit au romancier plus qu’au drama- 
turge ? 

M. Henry Bernstein le savait ; maïs il lui a plu de nerien 
demander à cette science des situations où il est passé maître. 
Son héros ne lui fournit rien que les oscillations d’un cœur 
tourmenté : ce sera tout le drame, ce sera le seul drame. Nous 
assistons à des événements que ne pouvait pas déchaïîner le 
caractère du héros, et que l’auteur invente (un peu laborieuse- 
ment) pour que ce caractère se manifeste ; aucune progression 


CHRONIQUE DRAMATIQUE 83 


d’un acte à l’autre, dans chacun d’eux, cet unique va-et-vient 
du désespoir à l'espoir : au premier acte, l’aveu amoureux 
d’Agnès, auquel Charles répond par des reproches et par la 
fuite : au deuxième acte, près d’épouser celle dont il s’obstine à 
ne se pas croire aimé, il fait venir une ancienne maitresse, 


obtient d’elle lassurance qu’on le peut chérir comme un 


amant ; court répit d’une joie trop faible pour résister à 
quelques paroles insidieuses du premier mari, Lionel. Durant 
l’entracte, Charles à fait le tour du monde avec la bien-aimée ; 
il était heureux, jusqu’à ce qu’un mouvement de jalousie 
d’Agnès, à propos de son premier mari, détruise derechef leur 
fragile bonheur, — qui renaîtra tout de même, parce que 
l'indifférence d’Agnès devant la brusque mort de Lionel, révèle 
à Charles enfin que c’est bien lui seul qu’elle chérit ; mais 
cette indifférence lui découvre aussi la vanité de tout amour. 
Le rideau pourrait ne pas tomber, les actes pourraient se 
succéder comme les chapitres d’un livre : ce cœur finira 
d’osciller quand il finira de battre. 

Comédie de caractère, disions-nous ; il faudrait inventer une 
autre alliance de mots, par exemple : comédie d’analyse ; — et 
le public paraît content ! Ce miracle, M. Henry Bernstein ne 
eût peut-être pas obtenu, si n’avait existé son interprète, 
M. Charles-Boyer. D'un regard, d’une inflexion de voix, cet 


* artiste nous révèle ce qui le déchire. La démarche, les cheveux, 


la cravate, il n’est rien dans son aspect qui ne trahisse sa secrète 
plaie. C’est facile à l’Avare de hurler parce qu’on lui a volé sa 
cassette, et à Tartuffe de faire la chattemite ; mais rendre sen 
sible le doute, l’hésitation, cette humilité désespérée, voilà 
ce que nous n’eussions osé attendre d'aucun acteur vivant. À un 


jeu si parfait, nous nous laissons prendre, au point de donner 


raison à Charles Bergé : en dépit des protestations d’Agnès, ce 


peintre inquiet, chétif, comment serait-il aimé de cet amour 


que les femmes vouent aux belles jeunes bêtes lustrées, puis- 
santes, méchantes ? Il a raison de nier l'évidence ; on l'aime 
certes, il est aimé — comme le silence après l’orage, comme au 
déclin d’une après-midi torride, lapproche de l’ombre, Mais 
ce n’est pas de cela qu’il a faim : il aurait voulu être celui qui 
fait souffrir ; il restera jusqu’à la mort celui qui souffre. 

Est-ce la faute de M. Henry Bernstein, ou faut-il incriminer 


4. LA. ad 


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LAS AC ET Dre 


84 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


ie jeu parfois monotone et sans nuances de Mie Lély ? Nous ne 
savons pas si Agnès a la sourde conscience de son tendre 
mensonge ; nous ne connaissons pas Agnès. Ah ! se dit le 
romancier, quel bonheur de ne pas pratiquer cet art du théâtre 
où il faut que tout se passe en conversations, et où on ne dirige 
pas seul la partie que l’on joue ! 

Nous admirons dans La Galerie des Glaces une comédie de 
caractère ; mais M. Henry Bernstein eut un autre dessein où il 
serait injuste de prétendre qu’il a échoué. Le problème de la 
personnalité est dans l'air, comme on dit ; il est même sur les 
planches, grâce à M. Luigi Pirandello ; et M. Henry Bernstein 
Pintroduit enfin au Gymnase. Le personnage « tout d’une pièce » 
n’existera bientôt plus, même dans les revues de Rip. Voyez, 
dans La Galerie des Glaces, le premier mari d’Agnès, ce Lionel: 
un débauché, un mâle féroce, presque un muffle, — il est tout 
cela pour sa femme et, d’abord, pour nous. Mais, après cette 
mort brutale en auto, à travers la souffrance de son ami le doc- 
teur, soudain nous reconnaissons un autre Lionel violent, 
charmant, — nous découvrons la race, la grâce de ce bel être. 
Chaque personnage se reflète diversement dans tous les autres, 
et si à Paris, comme chez les Athéniens, les protagonistes 
étaient masqués, il faudrait qu’ils changeassent de masques 
autant que d’interlocuteurs. L'amour, lamitié même nous 
sont une solitude, parce que la maîtresse la plus attentive, 
l'ami le plus clairvoyant ne prennent de nous qu’une image 
restreinte. Dure fatalité qui nous condamne au choix exclusif, 
immuable qu’une femme ou un camarade font en nous de 
certains éléments ; et ils négligent, ils ignorent tous les autres. 
C’est l’honneur de M. Henry Bernstein d’accueillir aujourd’hui 
de telles préoccupations. Le succès facile fut pour beaucoup une 
prison ; M. Bernstein s’en évade ; il complique sa partie, 
renonce à certains atouts. 

La Galerie des Glaces fera beaucoup pour sa gloire ; ül 
s'enrichit chaque jour. Rien ne le menace que, peut-être, ce 
désir de perfection et l’injuste dédain qu’il montre à quelques- 
unes de ses qualités. Nous croyons qu’au théâtre la sagesse est 
de viser un peu bas. 


* 


La philosophie doit à M. Luigi Pirandello d’avoir obtenu enfin 


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CHRONIQUE DRAMATIQUE 85 


du succès au théâtre. Chacun sa Vérité, qui triomphe à L’Afelier, 
nous donne une espèce de plaisir non encore éprouvé : cette 
foule de spectateurs qui n’avaient jamais réfléchi à quoi que ce 
fût depuis qu’ils sont au monde, Pirandello leur fourre le nez 
de force dans sa philosophie relativiste. Aucun moyen d’échap- 
per : ils ne peuvent pas plus éviter de se poser le problème, 
qu'un chien qu’on jette à l’eau, de s’y maintenir en remuant les 
pattes. Aux Six Personnages en Quête d’Auteur, les gens ne 
comprenaient rien ; cette pièce leur dispensait le grand repos, 
qui leur est familier, de ne pas comprendre. Maïs, avec Chacun 
sa Vérité impossible de n’y voir goutte : le public de l’Afelier 
est, à la lettre, violé par la philosophie. , 

Pirandello procède avec douceur : les premières scènes sont 
rassurantes. Cette petite ville en révolution parce qu’un fonc- 
tionnaire séquestre sa femme, oblige sa belle-mère à vivre 
seule, sépare la mère de la fille, ce pourrait être du Labiche. 
Ces grotesques exaspérés par une énigme, dispensent d’abord 
le comique le plus simple, mais qui s’alourdit peu à peu, se 
charge d’angoisse, nous prend à la gorge. Nous ne saurons 
jamais si c’est le gendre qui est fou, si la belle-mère est folle, 
s’ils le sont tous les deux, si aucun d’eux ne l’est. Chaque scène 
nous ouvre une fausse perspective sur la vérité absolue et nous 
donnons de la tête contre un mur. Pas la moindre fissure par 
où puisse fuser un rayon d’absolu ; chaque acte contient 
l’autre comme ces boîtes chinoises de plus en plus réduites : 
voici la dernière, c’est Ta Vérité dont tu ne peux t’enfuir, bien 
qu’elle ne corresponde elle-même à rien de réel. Que ce 
Pirandello nous étouffe bien! À quelle solitude il nous con- 
damne ! Nous ne sommes pas plus ce que nous croyons que 
ce que nous paraissons être aux autres. Qui sommes-nous ? Les 
pauvres gens voudraient bien à la sortie retrouver leur person- 
nalité en même temps que leur vestiaire. Pour la première fois, 
les arguments de la sophistique s’incarnent, se mêlent à notre 
plus humble vie. 

Dieu merci, après ce bain froid, nous réagissons, nous exi- 
geons l’absolu, nous voulons la vérité avec violence. Benjamin 
Crémieux lui-même (traducteur si parfait que Pirandello, dit- 
on, goûte autant que le texte italien la version française de ses 
œuvres), Crémieux lui-même ne voudrait pour rien au monde 


| + 
ÿ 


DE SN SE u Ya Fr 


_ s’entenir à la vérité française sur les origines de la guerre, 
non plus d’ailleurs qu’à la vérité allemande ; et même au-delà 
à de la vérité fabre-lucienne, il cherche avidement la Vérité. 

Alors d’où nous vientce plaisir aigu, amer, à voir un Latin 
= trop subtiltraîner sur les planches l'intelligence, la raison de 
_ l’homme ? Ce siècle ne les a-t-il pas assez humiliées ? Luigi 
__ Pirandello les couvre d’un manteau dérisoire ; il leur crève les 
_ yeux. 


LE 


FRANÇOIS MAURIAC 


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86 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


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LITTÉRATURE GÉNÉRALE 


JULES LAFORGUE, par François Ruchon (Ciana, 
Genève). l 


Je sais comme il est peu décent pour un critique de solliciter 


en sa faveur quelque attention, alors que son rôle le moins 
immodeste est de s’effacer derrière la figure qu’il évoque, et 
cette figure, de la faire revivre avec tant de précision 


qu'on ne voie plus qu’elle et qu’on Poublie lui-même. Mais 


c'est une attitude qui réclame une humilité dont peu 
d'hommes sont capables ; encore ne suis-je pas sûr qu’elle 
soit toujours possible ni même utile. Car si, devant cer 
taines grandes figures, il nous semble naturel de nous anéantir, 
comprenant au reste que les dresser dans leur gloire, c’est en 
faire nos porte-paroles les plus éloquents, du moins le plus 
souvent nous sentons-nous obligés non seulement de faire 


comprendre, mais de juger. 


Mais comme alors est délicat laccord entre ces deux ten- 
dances qui partagent notre esprit ! Il nous faut nous oublier et 
soudain résurgir ; il nous faut être à la fois abandon et défiance, 
amour et égoïsme. C’est pour m'être trop laissé aller à ce balan- 
cement de l’une à lautre attitude, que je me suis entendu 
reprocher d’être hésitant, et, à peine m'étais-je livré, de me 
reprendre. 

Et certes j’envie parfois (à vrai dire assez rarement) tels 
critiques bien connus qui jugent de toutes œuvres d’après 
leurs canons, et, comme ils disent, à la lumière de leurs prin- 
cipes. Mais quoi ! je me sens encore mal assuré ; et je ne suis 


_ pas tellement satisfait de ma vérité, que celle des autres ne 


parvienne à me séduire, dussé-je, après m'être enrichi de ce 


88 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


qu’elle m'offrait d’assimilable, revenir sur moi-même ou me 
tourner d’un autre côté. 

Et voici qu’à propos de Laforgue, je retrouve en moi le 
même balancement. Car je vois trop l’importance de cette figure 
pour ne pas lui prêter intérêt ; mais aussi son influence détes- 
table et je ne sais quelle vulgarité qui l’entache à mes yeux 
m'apparaissent assez pour que je fasse des réserves, devant 
l'admiration que certains lui dispensent. 

Le livre que M. Ruchon lui consacre est des plus docu- 
mentés. Non qu’il nous apporte grande nouveauté sur la vie 
ou sur les œuvres de Laforgue ; maisil fixe des détails incertains ; 
il rassemble en un tout d’allure agréable .des indications jus- 
qu'alors éparses dans les revues ; c’est une étude fort conscien- 
cieuse, encore que parfois un peu scolaire. 

Et que Laforgue n’ait inspiré nul aperçu nouveau à un zéla- 
teur aussi ardent que l’est M. Ruchon, c’est là d’abord ce qui 
précisément m'inquiète un peu. Le propre d’une grande figure 
est de faire jaillir sans cesse de nouveaux commentaires ; une 
grande figure est assez riche pour se prêter à maintes interpré- 
tations, sans qu’on en touche pour autant le fond. — Laforgue 
apparaît de faible envergure et d'originalité assez peu profonde. 

Je ne nie pas qu’il ne soit attachant. Cette vie mélancolique, 
dominée par la recherche incessante d’un idéal, et par le regret 
de ne le point trouver, ne laisse pas de m’émouvoir. Il offre un 
mélange de cynisme et de naïveté qui n’est pas déplaisant. Et 
je sais bien avec quelles précautions il faut parler d’un écrivain 
mort à 27 ans. 

On ne peut mettre en doute l’inquiétude de Jules Laforgue ; 
elle va jusqu’au tourment. Et qu’un homme se hasarde à sou- 
lever les fantômes éternels de la mort, de la divinité, de l’amour, 
quelque ingénue rhétorique qu’il y apporte, et même si ces fan- 
tômes retombent sur lui et l’écrasent, c’est un spectacle assez 
rare pour qu'on l’examine avec sympathie. Laforgue fut per- 
pétuellement à la recherche de l’absolu ; il est de ceux qui 
n’ont jamais abdiqué. Il croyait poursuivre le bonheur, alors 
que peut-être c'était surtout un besoin de souffrance qui le 
poussait, et que ce bonheur, un peu plus de simplicité qu'il 
n’en eut le lui aurait donné, ou lui aurait donné du moins ce 
calme désespoir qui rejoint presque le bonheur. 


NOTES 89 


Mais de simplicité, je n’en remarque ni dans son caractère, 
ni dans sa vie, ni dans ses œuvres. On va me dire que sa 
rhétorique, ses grimaces, ses sourires mouillés, c'était le masque 
de sa pudeur. Mais toujours par quelque côté, nous façonnons 
notre masque à notre ressemblance. Et vraiment une pudeur 
qui se répand au cours de sept années en déclamations 
geignantes, en jeux d'esprit poussifs, je préfère l’appeler d’un 
autre nom. 

Et comme chez un écrivain, les défauts de l’âme se révèlent 
aussi dans la forme, celui-là est un des écrivains les plus détes- 
tables d’un siècle qui n’en manque pas. Il pousse l’impureté 
jusqu’au talent ; mais je laisse à d’autres le soin de louer ce 
talent. Il donne dans toutes les fausses élégances qui furent 
et qui n’ont pas complètement cessé d’être de mode. Plus encore 
que les Goncourt, il a le souci de l'écriture artiste. Il à rendu à 
la langue française d’exécrables services. 

Maints jeunes gens en parlent aujourd’hui avec admiration. 
C’est qu’il est plus facile d’admirer les défauts que les qualités. 
C’est aussi que ces jeunes hommes retrouvent en lui un état 
d'âme voisin du leur. Je regrette seulement que l’angoisse qui 
caractérise cet état d’âme soit chez Laforgue mêlée de tant d’im- 
puretés. Sachons-lui gré pourtant d’avoir écrit : il nous adonné 
un excellent document psychologique. 

MARCEL ARLAND 


* 
X X° 


SOLEILS BAS, par Georges Limbour (Kahnweïler). 


C’est une mince plaquette de vers ; c’est un jeune homme à 
peine connu. Je tiens à leur rendre hommage. 

Comment parler de tels poèmes ! Ils sont d’une tendre 
malice ; ils sont des édifices impondérables, bâtis dans l’azur, 
parmi les dieux. Ils sont pleins de naïveté. D’accents aussi purs, 
on n’en a point entendu, peut-être, depuis Rimbaud. Beaucoup 
ambitionnent aujourd’hui le titre de poète ; celui-là est resté à 
l'écart ; pourtant j’en sais peu d’autres qui seront élus. 

Prosateur, Limbour dispose d’une phrase nombreuse, ruisse- 
lante d'images, grave. Je le rappelle à ceux qui ont lu, ilya 
quelques années, dans les revues éphémères Aventure et Dés, 
les admirables pages de l'Enfant polaire. 


EN 


un inc 
OUEN 2 cn LE ns PR 4e 


90 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Dédaigneuse de tout succès, sans autre but que de satisfaire 
à ses génies, sa vie n’est pas le moins pur de ses poèmes. C'est 
peut-être assez rare. MARCEL ARLAND 


. LETTRES DE MARCELINE DESBORDES A PROS- 
PER VALMORE, publiées avec une préface et des notes, 
par Boyer d'Agen (2 vol., éditions de la Sirène). 

M. Boyer d'Agen continue par la correspondance la publica- 
tion des œuvres complètes de Marceline Desbordes-Valmore. 
Deux forts volumes nous donnent aujourd’hui les lettres à son 
mari. Il arrive généralement que ces vastes correspondances 
sont un peu décevantes, et que le lecteur y chemine longtemps 
avant d'y trouver un grain de mil utile. En est-il de même de 
celle-ci? Oui et non. L’histoire littéraire n’y recueille pas 
grand’chose. Une partie des détails qu’elle nous apporte sur les 
contemporains de Marceline était déjà connue par des publications 


fragmentaires, par exemple ce qui concerne madame Récamier 


et Sainte-Beuve. Mais si cette correspondance apporte une con- 
tribution d’histoire assez légère, en revanche elle abonde en 


intérêt psychologique et romanesque. Marceline et les siens y 


vivent avec netteté et pathétique. Nous emportons une image 
inoubliable de ses enfants, et surtout d’elle-même, un des cœurs 
de femme les plus beaux et les plus vrais dont les livres aient 
pu nous conserver la mémoire. Ces lettres sans littérature, 
écrites avec une rapidité fébrile, sont souvent sublimes de con- 
centration, d'intensité, et d’un cri rattaché par une fibre musi- 
cale à quelque chose d’immortel. Dans ces sept cents pages, le 
misanthrope le plus clairvoyant ne trouverait pas une ligne qui 
fût inspirée, à l'insu de celle qui l'écrit, par un sentiment bas. 
On y est en contact avec le meilleur de Phumanité, avec le pur 
diamant de l’éternel féminin. Il y a un contraste terrible entre 
Marceline et son premier amant Henri de Latouche, qu’il serait 
bien difficile de réhabiliter après ces lettres, où il apparaît 
comme une sorte de damné des cercles dantesques. La tragédie 
intérieure de ce foyer, transportée au théâtre, donnerait un 
drame poignant. Dans les manières et les propos de Latouche 


avec sa fille Ondine, Marceline a reconnu ce qu’elle pouvait | 


NOTES 9I 


seule reconnaître, les façons de l’ancien amant, qui a retrouvé 
dans la jeune fille le printemps de son ancienne maîtresse, et 
‘ qui en a rêvé la conquête. Il faut alors que Marceline défende 
sa fille sans l’émouvoir, en lui laissant son heureuse ignorance. 
Et Latouche, plein de rage, regagne la solitude de la Vallée aux 
Loups, où il a succédé à Chateaubriand. Un passage d’une 
_ lettre confirme que Marceline avait rêvé pour mari d’Ondine 
leur ami Sainte-Beuve, à qui cette correspondance donne 
heureusement le plus agréable visage. Les beaux articles des 
_ Nouveaux Lundis, l’abondante correspondance dont la publica- 
tion n'est pas finie, sont peut-être nécessaires pour maintenir 


un souvenir vivace et de la gloire autour d’une poésie qui 


paraît, malheureusement, plus louée que lue. 
ALBERT THIBAUDET 


UN COUP D'ŒIL SUR L’AME JAPONAISE (Editions 
de la Nouvelle Revue Française). — A TRAVERS LES 
VILLES EN FLAMMES (Les amis d’Edouard), par Paul 
Claudel. 


Il ÿ a dans cette relation recueillie pour les « Amis d'Edouard » 

par Edouard Champion, et qui ouvre les portes sur les spec- 

_ tacles de l’apocalypse, toutes les gravures que nous avons con- 
templées sous les abat-jour des salles d'étude dans les éditions 
de Jules Verne, de Wells, et autres romanciers d’anticipation, 
| avec la certitude qu’un jour « ce serait vrai » : nous avons 
retrouvé lPAndré Lebon, VEmpress, le Colmar, en rade de 
Yokohama avec leurs feux aux pinceaux coniques, la silhouette 
_ noire des canons, les soldats japonais de la police, carbonisés 
_ à leur place exacte dans le poste en ciment armé, comme 
ï Robida les dessinait pour la Guerre Infernale, et ce voyageur 
. étendu sur un talus de chemin de fer, Claudel lui-même, Tokyo 
qui flambe à sa gauche, à sa droite « le Jugement dernier », 
au-dessus de lui un fleuve de flammes. Que sont devenus les 
' enthousiasmes, les indignations, les fièvres et les frissons pré- 
. médités sous les lampes, avec la complicité des soirs d’hiver, 
des décors aux mystères calmes, et des cartes géographiques en 
1 couleur balayées d’ombres tremblantes ? Maintenant seulement, 


en 


92 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


nous pouvons mesurer la distance qui sépare la photographie 
de l’image. Et j'ai peur d’être sincère en disant que l’image nous 
causait plus d'émotion. Nous sommes, comme dit Morand, je 
crois, une génération de cobayes. À force de nous inoculer des 
virus peut-être nous a-t-on mithridatés. Et puis l’énormité du 
cataclysme nous dépasse tellement. De même que noùs n’éprou- 
vons pas une différence de satisfaction si l’on nous parle d’un 
quintillion de trilliards ou d’un trillion de quatrillions, de même 
que le condamné à l’électrocution ne meurt pas mieux si l’on 
augmente la fréquence du courant, ainsi la nouvelle qu’une île 
tremble, bout et s'écroule, ne nous secoue pas davantage que 
celle de l'explosion d’une grande usine. Il ÿ a une limite à nos 
facultés d’étonnement. Il faudra pour les réveiller des détails 
comme ceux-ci: « L’eau des étangs elle-même s’est mise à 
bouillir... Deux mille femmes ont cuit peu à peu dans les mares 
d’Asakusa... L'eau noire est stagnante autour d’eux et couverte 
d'une couche de graisse humaine. » Malgré toutes nos ironies 
et nos réserves, les livres nous avaient trompé : ce n’est pas 
vrai que le soldat de d’Esparbès est revenu de Fontenoy la tête 
blanche puisqu'il y a encore des soldats vivants, puisque 
Claudel n’est pas mort, puisque les Japonais reconstruisent. Ou 
alors on ne comprend plus. Et c’est bien cela, je crois. Avant 
la guerre il y avait une hiérarchie mieux définie de l’épouvante, 
parce qu’on avait moins souvent besoin d’elle ou pour des 
circonstances déjà classées. Mais nous vivons depuis si long- 
temps déjà dans l’invraisemblable que nous acceptons presque 
d’une âme égale de voir une main malfaisante engloutir les îles 
et battre le monde comme un jeu de cartes, parce que nous 
avons eu aussi notre part, moindre, de malheur, pareil à la 
femme de ce colonel qui se résignait rétrospectivement à la 
guerre puisqu’aussi bien elle avait empêché son mari de devenir 
général. Seuls les témoins oculaires ont pu comprendre... » 
Une jeune femme a pris entre ses mains une cigale aux longues 
ailes transparentes et elle nous dit à mi-voix : « Vous voyez, 
elle ne crie pas dans ma main. Elle ne chantera plus. L'été est 
fini. Dans huit jours elle sera morte. » — Et nous non plus, 
compagnons d’un moment sur cette berge précaire nous 
n'avons pas échappé à la mort. Quelque chose au fond de nous 
continue qui lui conserve une sourde complicité. 


NOTES 93 


Nous vivons à une époque où pour être perpétuellement à la 
hauteur des circonstances il siérait de se forger un état de 
terreur chronique, analogue, dans un autre ordre d’idées, à la 
grande angoisse qui, au dire de certains historiens, pesa sur le 
moyen âge ; il nous faudrait un malaise ininterrompu, un 
séisme constant de l’âme. Notre fatalisme pousse au contraire 
au calme plat. Mac Orlan l’a compris, qui fait déchaïîner des 
horreurs mondiales au milieu de lapathie universelle ; car la 
terre est actuellement pleine de gens qui s’estiment relati- 
vement heureux en toutes circonstances, considérant, suivant 
l'expression d’un poilu mutilé, qu’il font un «rab de vie ». 
Cela durera autant que la génération des rescapés. 

La résignation du Japonais a d’autres bases. C’est une poli- 
tesse et un stoïcisme bien plutôt qu’un fatalisme. Et Claudel, 
qui nous a introduits dans l'Est, nous en fait saisir la cause : 
« Les gens avaient, dit-il, cette résignation attristée des enfants 
de bonne famille dont les parents devenus fous se livrent dans 
la pièce à côté à toutes sortes de débordements. » Ce sentiment 
se rattache à une.philosophie des rapports du Japonais avec la 
nature, qui forme le fond de son âme, et que Claudel propose 
comme la clé de sa civilisation. Loti trouvait les paysages japo- 
nais jolis, mais « pas naturels » ; ces images du Japon sans 
perspective, à teintes plates, qu’il nous rapportait telles quelles, 
Claudel en a marqué les cotes et les ombres qui les replacent 
dans le domaine du naturel au sens occidental. Au Japon, plein 
de paysages arrangés suivant une économie divine, où « toute la 
nature est un temple déjà prêt et disposé pour le culte », « à 
chaque instant le pas et l’imagination du promeneur se trouvent 
arrêtés par un écran précis et par un site concerté qui requiert 
l'hommage de son attention, du fait de l’intention incluse ». 
De plus, les secousses qui agitent encore son sol « comme un 
décor de théâtre que les machinistes viennent à peine de quitter 
et dont les toiles et les portants tremblent encore », rappellent 
à tout moment à l’homme la fragilité de son abri. D’où cette 
attitude de précaution, de cérémonie et de révérence du Japo- 
naïs pour la terre des « Kami ». On devine dans les lignes de 
Claudel la beauté de l’enseignement qu’il y aurait à tirer de ce 
peuple où les victimes ensevelies sous les ruines ont des appels 
qui ressemblent à des demandes d’excuses. Je n’insiste pas sur 


94 ; LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


le style, aussi noble que ses sujets. L'édition d’'Un Coup d'œil 
sur âme japonaise est ornée d’un curieux portrait de Claudel 
par Foujita. A. VIALATTE 


*% 
*X *% 


XX: SIÈCLE, par Benjamin Crémieux (Editions de la 
Nouvelle Revue Française). 


Je crois superflu, à vrai dire, de détailler les mérites de ces 
études qui ont paru pour la plupart ici même : ce qui les dis- 
tingue avant tout, c’est à mon sens une sorte de générosité 
intellectuelle bien peu commune à notre époque. Il serait difi- 
cile de relever dans ce volume lombre d’une petitesse, d’une 
complaisance, ou d'un parti-pris mesquin. XXE siècle, estau. 
. premier chef, l’œuvre d’un honnête homme. Mes réserves por- 
teraient d’abord sur le titre que Crémieux a donné à son recueil, 
XXe siècle ! Est-il possible aujourd’hui, je ne dirai pas même de 
prévoir ce que sera ce siècle, mais de discerner avec certitude 
quels sont les écrivains actuels en qui il se préfigure ? Il me 
fautavouer que je n’en suis nullement convaincu. Proust lui- 
_ même n’appartient-il pas au siècle dernier par beaucoup de ses 
caractères, et notamment par cet idéalisme monadiste qui lui 
est essentiel sans compter pourtant au nombre de ses traits les 
plus irréductibles ? Et parmi les romanciers de moindre enver- 
gure dont Crémieux avec une bienveillance parfois peut-être 
excessive prend soin de définir loriginalité plus ou moins 
secrète, n’en est-il pas plus d’un qui ne saurait prétendre rai- 
sonnablement à l’honneur de figurer parmi les précurseurs? 
Mais il faut aller plus loin, je crois; rien ne prouve que 
le critique ne soit pas tenu de renoncer aujourd’hui à penser 
_ par tranches historiques. « Le roman de pure analyse est mort ou 
doit mourir, sa veine est tarie, mais il ne meurt que pour mieux 
renaître dans le roman de synthèse de demain où lanalyse 
jouera, avec toutes ses nuances, Je rôle épisodique qui doit 
en toute justice lui échoir pour compléter la mise à nu des 
caractères en action. » (p. 244-245) Voici qui me paraît 
bien téméraire : ne nous demandons même pas comment 
le rôle de l’analyse peut étre épisodique, ce qui peut sem- : 
bler contradictoire ; le postulat qui domine ces quelques 
lignes, c’est la croyance purement fictive à une lifférature de 


NOTES : À a) 95 
demain réalisant sans doute par rapport à celle d’aujourd’hui 


une sorte de progrès dans la mise au point ; n'est-ce pas là une 
simple illusion d'optique qu’il appartient au critique de démas- 


quer — et Crémieux ne confond-il pas avec l'analyse, forme éter- 


nelle, tel ou tel procédé d'analyse (celui d’un Bourget par 


exemple) auquel il est rigoureusement illégitime de la réduire. 


Mais les lignes suivantes ne me satisfont pas davantage. « Ce 
qui manque à ce très beau roman (il s’agit du Douxe Cent 
Mille de Luc Durtain) pour approcher du chef-d'œuvre, c’est 
un style vraiment d'aujourd'hui (c'est moi qui souligne ces 
mots), ce style qui est dans les œuvres les plus diverses, dans 
Proust, Giraudoux, Larbaud, Morand, Paulhan, Aragon, 
Romains. » Je mets Crémieux au défi de préciser les caractères 
communs à ces différents styles ; et puis quand bien même il le 
pourrait, le style ne vaut qu’à condition d’être le mode d’expres- 
sion authentique d’une personnalité, qui peut dans certains cas 
. être réellement inactuelle. Nous devons, je crois, nous débarras- 
ser une fois pour toutes de la hantise du moderne, de l’up to 
date. Je me demande si Crémieux en est tout à fait libéré. Sans 
doute il ne faudrait pas être injuste ; XXe siècle ne prétend pas 
être une synthèse — encore moins définir un système ; c’est un 
regard circulaire sur les formes nouvelles de limagination 
romanesque ; seulement — et c’est presque inévitable — ce 


regard tend par endroits à se fixer et à se durcir en affirmation, | 


en pronostics... , 

L'étude sur Proust qui constitue la pièce de résistance du 
livre est une remarquable introduction à la Recherche du Temps 
Perdu ; elle abonde en formules excellentes et qui méritent de 
rester ; c'est ainsi que le terme d” « impressionnisme critique » 
(p. 21) définit à merveille ce qu’il y a de rigoureusement con- 
trôlé dans la spontanéité proustienne. Peut-être, par contre, 
Crémieux dépasse-t-il la mesure lorsqu'il écrit que À La 
Recherche du Temps Perdu est au sens le plus classique du 
mot une œuvre composée dont toutes les parties s’agencent 
selon un plan net pour concourir à un effet d'ensemble où le 


moindre détail a son importance dans le tout. » Outre qu’on n’a 


pas le droit d'oublier la façon dont le livre a été écrit et récrit, 
le glissement que la maladie lui a fait subir, je me demande si 


_ cette idée de l’unité organique est bien proustienne — et au fond 


F TEA RS ; al N' ; ” AVIS LIT IS JO RE SEEN METRE 4 


k 96 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


j'en doute; peut-être d’ailleurs n’est-elle guère compatible avec 
| une philosophie — ou une conscience aiguë, pathétique, de 
la durée, Nous avons certes toutes les raisons de supposer que 
4 le Temps Retrouvé rejoindra les premières pages de Combray, 


D et que l’œuvre de Proust est destinée à former une sorte de 
; cercle vivant, puisque c’est l’histoire de Ja récupération de soi par 
62 soi. Mais il ne faudrait pas aller trop loin dans ce sens et à 


| cercle sous-tendre un système ; et d’ailleurs nous sommes 
; encore hors d'état aujourd’hui d'établir une connexion entre ce 
motif platonicien et le grand thème social (« agonie de la vieille 
aristocratie, fusion de l’aristocratie et de la bourgeoisie ») où 
Crémieux est tenté de voir l’armature balzacienne de l’œuvre. 
II me paraît quant à moi que celle-ci demande à être appréciée 
avec plus d’ingénuité, et qu’il nous faut résister à la tentation 
de lui appliquer des critères traditionnels qui ne sauraient lui 
convenir. Ceci est d'autant plus vrai que Proust a contribué, à 
mon sens, plus que personne à cette dissolution générale des 
catégories esthétiques qui est un des événements les plus impor- 
tants du temps où nous vivons. 

GABRIEL MARCEL 


LA LÉGENDE DORÉE DES DIEUX ET DES 
HÉROS, par Mario Meunier (Librairie de France). 


M. Mario Meunier, savant helléniste et lettré délicat, s’est 
diverti à récrire pour notre grande délectation, le plus beau 
roman du monde, l’histoire des dieux et des héros antiques, la 
Fable. Chaque époque a besoin d’une nouvelle mythologie 
classique, parce que linterprétation des mythes et le genre d’in- 
térêt qu’on y prend dépend des changements du goût, des mœurs 
et des idées. Benserade, Boileau, La Fontaine, Parny, Chénier, 
Demoustiers, auteur inconnu d’un livre jadis fameux, Hugo, 
Leconte de Lisle, Mallarmé, Paul Claudel ont conçu la Fable 
chacun à sa manière. Celle de M. Mario Meunier ne paraîtra 
pas la moins séduisante. Pourquoi a-t-il été prendre à l’hagio- 
graphie chrétienne ce titre la Légende dorée, qui porte une 
idée d’enluminure, d’art primitif et de naïveté assez éloignée de 
celle que l’on se fait habituellement de l’art classique ? A cette 


SE Ai BA Co 


NOTES 97 


réserve près, son ouvrage ne mérite que des éloges. Des figures 


immortelles y revivent avec une vivacité touchante, et 
Ææmpruntent un nouveau lustre des paysages merveilleux que 
M. Mario Meunier a su peindre de couleurs tour à tour fa- 
rouches et fraiches et qui forment le décor imaginaire où ces 
histoires déroulent leur théorie lumineuse. Sans affectation 
sybilline, le savant traducteur de Plaion et de Nonnos a su 
dégager d'une manière simple et frappante, le sens caché sous 
les fictions fabuleuses, et par l’attrait d’un style euphonique et 
fleuri, qui renouvelle souvent les grâces de Télémaque, il en a 
su rajeunir en quelque sorte la vertu poétique. Sa mythologie 
se lit comme un roman. C’est, paraît-il, le meilleur éloge qui 
se puisse faire d’un livre. M. Mario Meunier ne l’a point cher- 
ché, mais combien vive serait sa joie si son livre aidait quelque 
adolescent plein de génie et d'enthousiasme, à retrouver, sous 
les formes éphémères de notre vie présente, le visage des 
immortels, et parmi les bruits de nos cités, la voix prophétique 
des Muses. ROGER ALLARD 


x 
* * 


= OLIVIER DE SERRES, par Edmond Pilon (Le Pigeon- 
nier). 

Heureux celui qui peut de longues après-midi, au verger, 
lire le Théâtre d'Agriculture. Il n’est pas de lecture plus fraîche, 
en sa naïveté, en sa vieille verdeur, ni plus reposante. Mais il 
faut des loisirs. 

M. Edmond Pilon a donc bien agi en consacrant une pla- 
quette à Olivier de Serres. Il a écrit sur lui, outre une notice 


intéressante, quelques pages qui ont le même goût agreste que 


celles qu’il écrivit jadis sur Jammes. 

Des extraits suivent, trop coupés, peut-être. Tels quels ils 
donnent le désir de reprendre le Théâire d'Agriculture. En ce 
gros ouvrage, il n’y a pas seulement une poésie, mais des 
esprits, une façon de regarder les choses qui pourrait nous 
retenir. Ainsi, le bon Olivier marque que le propre des abeilles 
est de vivre des plantes « sans y rien gaster, contre l’usage de 
tout autre animal ». Ou que le cyprès, « contre le commun 
naturel des arbres », meurt toujours sans héritiers, d’où il suit 
qu'il est emblème du célibat des moines. Vieil esprit de 


7 


98 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


blason, d’allégorie ; mais ce goût de mettre en lumière le trait 
propre ou bizarre !. 

Orné d’un en sur bois et de jolies vignettes, un tel 
livret est chose infiniment plaisante, digne du renommé 
Pigeonnier. HENRI POURRAT 


LE ROMAN 


LE CHÈVREFEUILLE (Editions de la Nouvelle Revue 
Française) ; LE PURGATOIRE ; LE CHAPITRE TREIZE 
D'ATHÉNÉE (Malfère), par Thierry Sandre. 


M. Thierry Sandre n'a pas chômé cette année : aux souve- 
nirs de captivité qu'il a réunis dans Le Purgatoire, à la traduc- 
tion du Chapitre treixe — sur l'amour et les femmes — du 
Banquet des savants d’Athénée, au roman Le Chèvrefeuille, il 
convient encore d'ajouter l'édition de L’Anthologie des Ecrivains 
combattants morts à la guerre réalisée grâce à son dévouement et 
au noble désintéressement, il faudrait presque dire au sacrifice, 
de l'éditeur Malfère. On n’imagine pas quelles recherches a dû 
coûter cette anthologie. Comment exprimer ce que fut ma sur- 
prise et mon émotion en trouvant dès le premier tome une 
notice sur mon ami le chartiste-poète François Baron et des 
extraits de ses poèmes tirés par mes soins en 1920 à très 
peu d'exemplaires et qui n'avaient pas été communiqués à 
M. Sandre ? \ 

On feuillette avec un vif agrément les historiettes, maximes, 
aimables réparties et discours dont se compose le logos eroticos 
d’Athénée, traduit d’une plume légère et brillantée. 

Pour Le Purgatoire, c’est avec Le Journal d'un simple soldat de 
Gaston Riou, le livre d’un autre helléniste, M. Mario Meunier, 
Un Camp de représailles F. R. K. III et L'Histoire de douxe 
heures de Bonjean, l'ouvrage le plus émouvant et, dans sa 
simplicité voulue, le plus hallucinant que j'aie lu sur la vie des 
prisonniers français en Allemagne. 

Le dernier roman de M. Thierry Sandre, Le Chèvrefeuille, 
bien qu’étant comme Mienne un roman d'amour, baigne aussi 
dans l'atmosphère de la guerre. M. Thierry Sandre a usé dans 


Le Chèvrefeuille d’un procédé de composition qui doit lui être 


tout naturel, car il l'avait déjà employé dans Mienne. Ce pro- 


NOTES 


cédé consiste à poser un sujet et à préciser la psychologie des 
divers personnages, puis brusquement à dévoiler un nouveau 
sujet et une nouvelle psychologie des personnages. Dans 
Mienne, on voyait une femme qui semblait aimante et simple 
brusquement transformée, du moins en apparence, en coquette 
et en infidèle, sans qu’on pt arriver à savoir la vérité sur elle. 
Dans Le Chévrefeuille, l’histoire d’un couple idéalement heu- 
reux, dont le bonheur est tronqué net par la mort du mari tué 
devant Verdun, se transforme brusquement en une histoire 
toute différente ; au lieu du couple idéalement heureux, c’est 
une femme torturée par la jalousie qui nous est révélée, un 
homme diminué moralement, intellectuellement, par le despo- 


tisme amoureux de sa femme et qui, dans la folie d’un bom- 


bardement à Verdun, passe ses papiers et sa plaque d’identité 
à un cadavre sans tête de son régiment, déserte et gagne 
l'étranger. La guerre finie, le déserteur, devenu riche, repris 
par la passion et surtout par le désir physique qui le lie à 
sa femme comme le chèvrefeuille au coudrier, revient la 
chercher ; mais chez elle, qui l’a si longtemps pleuré, les 
sens où la raison ont repris le dessus ; elle s’est remariée; 
il se tue. 

Mais ce second mariage de l'héroïne diminue la portée du 
titre. Le lai de Marie de France dit: « n1 vous sans moi, ni moi 
sans vous ». Pour rester dans la logique du lai et de ce titre 
Le Chévrefeuille, ou bien il eût fallu que l'héroïne demeurât 
fidèle au mort, ou bien que le mort ressuscité allât l’arracher à 
son second mari. Le roman s'achève, par le suicide du mari, au 


moment où il devenait le plus palpitant, où le lecteur souhai- 


tait voir ces deux êtres, dont l’inexpérience et la faiblesse 
avaient rendu vain le grand amour, recommencer une nouvelle 
vie en commun et y trouver soit bonheur, soit malheur. L’épi- 


graphe la plus appropriée à ce roman, à côté du byronien :. 


« Aucun de nous ne peut bien dire comment il veut être 
aimé », serait le vers de l’élégiaque latin, légèrement détourné 
de son sens : Nec cum te, nec sine le vivere possum. 

Même en acceptant le cadre étroit où M. Thierry Sandre a 
enfermé son roman, on regrette que l’âme et les sentiments de 
lhéroïne ne nous soient pas plus complètement dévoilés. La 
première partie nous montre les apparences du couple, la 


ra 


100 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


deuxième nous révèle la vérité sur le héros, une troisième 
aurait pu nous révéler la vérité sur sa femme. 

Ces souhaits, ces regrets que nous formulons au sujet des 
personnages de l’histoire même du Chèvrefeuille, c'est la preuve 
la plus manifeste de l’intérêt qu’a su éveiller en nous pour eux 
M. Thierry Sandre. C’est précisément cet intérêt qui nous 
poussera à trouver insuflisamment justifiée la motivation que 
M. Sandre nous fournit de la désertion de son héros. 

M. Thierry Sandre a choisi dans la première partie de son 
livre une méthode excellente pour nous présenter ses héros : il 
les à fait surgir, sous le coup d’une brusque émotion, de la 
mémoire d’un de leurs amis. Le récit à la première personne 
qu'il prête à son héros dans la deuxième partie pour expliquer 
ses souffrances et sa désertion est plus artificiel et moins con- 
vaincant : les raisons qu’il donne sont surtout, comme on dit, 
des raisons d’avocat et malgré tous ses efforts pour être sin- 
cère, il ne se rend peut-être pas compte de tout ce qui l’a 
poussé à fuir sa femme. 

Il convient de souligner, comme un curieux signe du recul 
de l’esprit de guerre, que M. Thierry Sandre, qui est pourtant 
d’ « Action française », n’a pas hésité à choisir pour héros 
sympathique un déserteur. Quel romancier l’eût osé, il y a 
seulement deux ans ? 

Ce qui gâtait un peu Mienne, c'était la gaucherie des dia- 
logues. Dans Le Chèvrefeuille, M. Thierry Sandre n’a pas occa- 
sion de dialoguer; il n’y a que des éloges à faire de son style, 
qui ne frappe pas par son originalité, mais par sa pureté et par 
la qualité d'émotion pudique, âpre et tendre tour à tour, qu’il 
sait communiquer en usant des mots les plus simples. 

£ BENJAMIN CRÉMIEUX 


ÉMILE ET LES AUTRES, par Charles Derennes (Albin 
Michel). 


Charles Derennes poursuit la publication de son Bestiaire 
sentimental. Après Vie de Grillon et La Chauve-Souris, il nous pré- 
sente aujourd’hui Zompette, la grenouille verte. Quant au chat 
Emile etaux autres chats, chiens ou perroquets dontle souvenir 


D: 
à 


2 QE EN 6 rt TS OT CO 


NOTES IOI 


estévoqué par Derennes, ils servent surtout à éclairer et à docu- 
menter les premières conclusions de ses expériences. 

Dans ce dernier livre, Derennes ne se borne plus en effet à 
décrire les mœurs d’une espèce animale, il aborde les grands 
problèmes de l'intelligence et de l'instinct, de la notion du 
temps ou de la mort chez les bêtes, de l’immortalité de l’âme, de 
la méthode en histoire naturelle. Derennes s’efforce de rejeter 
tout anthropomorphisme dans létude des animaux, de placer 
chaque espèce à son plan ; pourtant lorsqu'il en arrive à une 
classification des êtres sur la base de la personnalité (idée qui 
peut être féconde), il est obligé de recourir à quelque anthro- 
pomorphisme : « La personnalité, écrit-il, commence chez les 
êtres dont les physionomies et les attitudes ou les accentua- 
tions de la voix sont capables d'exprimer des sentiments que 
nous puissions, humainement, à peu près homologuer. » Cette 
étude de la personnalité est à peine ébauchée dans Émile et les 
Autres ; Derennes promet de l’approfondir dans son prochain 
ouvrage : Les Porte-Bonheurs. Il convient d’attendre ce livre 
pour discuter sa thèse. 

Émile et les Autres apparaît en somme, dans Le Bestiaire senti- 
mental, comme une œuvre de transition entre l’observation et 
la théorie. On le lira avec intérêt, avec moins d'intérêt peut- 
être que Wie de Grillon et La Chauve-Souris. 

BENJAMIN CRÉMIEUX 


SOUVENIRS DU JARDIN DÉTRUIT, par René Boy- 
lesve (Ferenczi). 


Les beaux arbres jetés bas, les ombrages détruits de marron- 
nier ou d’orme, n’est-ce pas une des « phrases-types » de René 
Boylesve ? Mais s’il est vrai, comme le voulait Marcel Proust, 
que les grands littérateurs ne font jamais qu’une seule œuvre, 
à l’inflexion même de leur être, reste que dans cette œuvre 


sans cesse reprise ils peuvent avancer de découverte en décou- 


verte. Ces Souvenirs se présentent comme un roman d’allure 
nouvelle : une histoire très simple, qui, comme on va léclai- 
rant, va se creusant de plus en plus. On croit descendre vers 
l'énigme, mais de ce palier on en voit un autre, plus bas, un 


102 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


autre encore, sous un jour sans cesse dégradé, jusqu'à ces 
degrés qui s’enfoncent en une ombre incertaine... 

« La psychologie, dit une note liminaire, consiste-t-elle uni- 
quement à fournir la solution définitive des problèmes ? Ou 
bien ne demeure-t-elle pas dans son rôle, quand, faute de pou- 
voir mieux faire, elle se borne à les poser ? » Certainement 
Pintérêt ici, c’est le problème plus que la solution ; le difhcile 
reste même de le laisser en vie, car le plus souvent non fine- 
ment posé, il ne se pose plus. 

Un médecin, homme de grande conscience, de volonté et de 
cœur, aime profondément sa femme, qui l'aime tout autant. 
Cependant on devine en Jui une espèce d'inquiétude. Il a une 
maîtresse. Le cas semble banal. Pas si banal, car celle-ci, qu’il 
n’aime pas, l’excède. La chair ? Non. Pitié, crainte, alors ? Non 
plus. Il a rompu, puis a renoué. Comment? par hasard... Tout 
est ensemble expliqué et mystérieux, ainsi qu’il arrive. Sou- 
dain, pour se libérer, se contraindre à rompre, il avoue tout à 
sa femme chérie... Par la suite on apprend qu’il a renoué à 
nouveau dans des conditions pires. 

On pourrait faire plus d’une hypothèse, accuser le goût des 
complications, le besoin de se procurer des soucis, le morne 
démon de Phabitude. Mais ne faut-il pas croire à la multipli- 
cité du moi? « On n’expliquera rien, me dit-il, tant qu’on 
n'aura pas abordé avec complaisance les contradictions dont 
est faite la nature humaine. Toutes les divisions établies sont 
arbitraires. L'unité, l’unité surtout, dans le domaine moral est 
le comble de lartificiel. Seulement il ne faudrait pas avoir 
peur de pénétrer dans nos ténébreux labyrinthes. » 

La méthode de minutie d’un Marcel Proust serait requise 
lorsque le romancier entendrait vraiment tirer au clair un cas 
obscur. Et quel cas n’est obscur ? Mais, un peu comme Proust 
se demandait « si l’art est réel », n’est-on en droit de se deman- 
der si la psychologie ainsi pratiquée, par explications étalées, 
correspond à une réalité spirituelle. Et si lon laissait aux 
énigmes leur caractère d’énigme? Le court roman de René 
Boylesve en dit-il moins qu’une longue étude? Mieux vaut 
peut-être ne rien expliquer et laisser le lecteur pensif. 

Car ce lecteur reprendra le livre. Il reviendra sur la confes- 
sion du docteur. Elle impose, par un certain tour de vérité, 


NOTES / | 1107 


avec sa précision gauche exprès et ses brusques raccourcis. 
” Rares sont les grands romans qui donnent en si peu de pages 
impression de s’enfoncer si avant dans les replis d’un être. 
C’est dire l’efficacité de cet art, qui trouve ici en somme des 

démarches nouvelles. 
Le récit est curieusement conduit. L'auteur l’a attribué à un 


homme, à la fois homme de bonne compagnie et romancier 


d’une curiosité psychologique aiguë. Et le miracle, c’est ce ton, 
parfait de justesse. Il en va de cette curiosité d’analyste comme 
de cet amour des beaux ombrages : poussés à l’extrême, lun et 
l'autre s’expriment cependant avec réserve et distinction, de la 
façon la plus naturelle qui soit. Belle leçon que celle d’une 
intensité secrète ainsi alliée à la mesure. 

Souvenirs du jardin détruit. Mais il semble que dans un 
canton sauvage un jardin s'ouvre. C'était une forêt en halliers 
et en fondis pleins d'erreurs. René Boylesve y trouve un nou- 
veau domaine. Ilen fait un parc, gardant tout son mystère, 
mais dans lequel un chemin, de massif en massif, poursuit on 
ne sait quel secret qui recule jusqu’au lac d’eau sombre où il se 
dérobe sous la retombée des branchages. Un parc, ni classique, 
ni romantique, qui continue les jardins de l’intelligence. 

HENRI POURRAT 


*% 
*X *X 


LE PRINCE JAFFAR, par Georges Duhamel (Mercure 
de France). 


Deux hommes étaient un livre puissant et profond, mais qui 


demandait quelque tension au lecteur, après avoir exigé de son: 


auteur un vaste éffort. Le Prince Jaffar semble un livre de 
détente, où M. Duhamel aura voulu se reposer et se divertir en 
même temps que ses lecteurs. Ou peut-être est-il un peu des- 
tiné à un nouveau public : connu comme poète, comme criti- 
que, comme écrivain sur la guerre, comme psychologue de 
l'enfance, comme auteur dramatique et même comme érudit, il 
va conquérir là tous ceux qui s'intéressent à la géographie 
humaine et vivante. Si c’est une tactique, il n’en est point de 
plus respectable ni de plus féconde. 

Ce n’est pas la Tunisie dont il s’agit dans le Prince Jaffer, 
mais les Tunisiens seulement : c’est un cycle complet de tout 


104 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


les races et de toutes les mentalités du pays. L'ensemble veut 
donner l'impression d’une foule, mais où l'artiste voudrait 
s'attacher, plutôt qu’à la masse, aux différences et aux nuances. 
Les impressions et les nouvelles ne veulent pas être seulement 
typiques, mais symboliques : chaque chapitre est consacré à 
une âme particulière. Peut-être pourtant les récits de Habib 
manquent-ils à cette règle ; on sent que celui qui les a enten- 
dus retrouve à les raconter un peu longuement son ancien 
plaisir, mais l’unité du livre n’en est guère atteinte. L'histoire 
du colon, celle du Juif francisé, et surtout l’admirable conte du 
dégustateur d'huile sont d’une bien autre puissance. 

L'humour et l'esprit de M. Duhamel, :qui ne piquent pas, qui 
se plaisent aux drôleries plus qu'aux méchancetés, et où l’on 
sent plus de curiosité amusée que de satire, mettent dans ce 
livre autant de vivacité et peut-être plus de grâce que l’auteur 
n’en a jamais eu. Les lecteurs de Civilisation, les anciens co- 
adhérents de M. Duhamel à Clarté, chercheront sans doute un 
sens social à ce livre. Celui qu’ils y découvriront les étonnera 
peut-être. Sans doute l’auteur du Prince Jaffar souhaite que les 
âmes étrangères qu’il a devinées puissent être elles-mêmes et 
s'épanouir librement, mais la patience et l’activité des colons 
l’ont aussi émerveillé : il raconte assez gaîment (ce qu’il n’eût 
peut être pas fait il ya cinq ans) comment on termine les 
grèves indigènes avec une paire de gifles. Je ne serais pas sur- 
pris qu’il fût revenu de Tunisie plus favorable à la civilisation 
et à l’esprit occidentaux. 

Ces souvenirs de voyage ne forment pas seulement l’un des 
:'vres les plus agréables de M. Duhamel, mais peut-être encore: 
Je plus ouvert, et l’un des plus largement intelligents. Il n’est 
plus possible maintenant d'expliquer son art par la seule sensi- 
bilité, et il prend définitivement rang parmi les puissants 
maîtres. JEAN PRÉVOST 


* 
*X *X 


PLAINTE CONTRE INCONNU, par Drieu La Rochelle 
(Editions de la Nouvelle Revue Française). 
Je n’apprendrai rien à Drieu en lui disant qu’il est un auteur 


discuté. Un livre de lui c’est bientôt une barricade. Certains le 
trouvent obscur, d’autres prétentieux, on lui en veut de 


RATES RO Drnsrs  SS 
à L 1 


NOTES 105$ 


traiter si brutalement les muses, ayant choisi leur juridiction. 
Cependant il s'impose, sa voix porte, surtout son accent. On 
sent qu’il dit des choses que personne n’exprime aussi tragique- 
ment que lui et qu’il est urgent de dire. Il est plus et moins 
qu’un artiste, mieux qu’un témoin, il est l’homme de la cohue 
qui a poussé le cri qu’il fallait pousser, spontanément, incons- 
ciemment ; ou si vous préférez, Drieu, c’est celui qui, dans 
une épidémie, est frappé plus complètement, plus définitive- 
ment que les autres, celui qu’il ne faut pas quitter d’un pas si 
l’on veut comprendre. Et il ne s’agit pas nécessairement d’une 
maladie. 

Je dirai même qu’il est à craindre que Drieu, parce qu’il a 
attrapé son époque, ne transforme ce bonheur en maladie. Au 
lieu d’alier jusqu’au bout de sa révolte et de surmonter ses 
répugnances, il est à craindre qu’il ne s’épuise ou, ce qui 
revient au même, ne s’'épanouisse dans leur atmosphère trouble 
etprovisoire, par paresse, et aussi par complaisance, pour 
plaire à cet autrui qui ne l’indigne que parce qu'il l’influence. 
Car ce qu’il y a d’intéressant et d’inquiétant dans le cas de 
Drieu, c’est qu’il est un satirique complice, complice de l’objet 
de sa satire. Sa curiosité, son fatalisme, son immense coquet- 
terie, une certaine lassitude et un esprit de justice sur lequel 
nous aurons à dire, sans oublier une méfiance profonde à l'égard 
du positif qui devrait succéder au négatif de son indignation, 
autant de liens qui le retiennent dans son enfer et l’obligent à le 
parer des agréments d’un salon. Ainsi que la plupart des 
hommes de sa génération (il n’aime pas l’idée de génération, 
mais tant pis), Drieu entrevoit sa force à travers sa faiblesse. 
Situation périlleuse dont on aimerait à le voir sortir. 

L'unité psychologique et morale me paraît le grand mérite 


de son dernier livre. Le thème principal quoique implicite, la 


corruption des forces nobles par l'influence monotone et dis- 
solvante d’un certain milieu social, le chevalier chrétien 
vaincu par la veulerie fatale de ses compagnons, ce thème 
trouve son expression paradoxale dans Anonymes, où Drieu 
décrit le mécanisme anonyme des fiançailles bourgeoises. Dans 
cette nouvelle, ou plutôt dans ce rapport, Drieu supprime 
impitoyablement l’individu comme il renonce à toute grâce 
esthétique. Anonymes n’est pas à proprement parler une œuvre 


106 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


d’art, mais l’analyse, d’une terrible honnêteté, est à mon avis 
de premier ordre. Pique-Nique nous donne la clef de la morale 
de Drieu et à la fois des insuffisances de cette morale. Ony 
trouve des remarques profondes « : Si Liessies avait eu un sens 
plus vif de ses prérogatives d'homme — mais la noce qu’il faisait 
wavait-elle pas détendu son ressort ? — il ne se serait pas effaré 
devant cette jeune femme. » Des cris tragiques et révélateurs : 
(II ny avait pas de groupe où il pût mettre à l’abri une femme.» 
Une interprétation de la justice également révélatrice : 
« Liessies déplorait ses compagnons, mais 1l craignait parfois les 
inconvénients du refus qui le séparait d'eux el le privait de les 
comprendre dans leur faible fatalité. » Attention ! Est-ce qu’en 
s’abaissant jusqu’au niveau de leur faible fatalité il ne renonce 
pas à soi-même ? Son besoin de justice ne correspond-il pas 
trop bien à son besoin de s’abandonner sur sa pente la plus 
facile, de se relâcher ? Drieu procéde par neutralisation des 


forces : il leur compose un équilibre qui les supprime. 


Au point de vue de Part, ilsemble que Drieu réussisse mieux 
le portrait que le dialogue dramatique des êtres. La Valise Vid 
me paraît la meilleure partie du livre, parce que l'absence de 
contours précis, la matière informe et vivante comme un pro- 


toplasme conviennentparfaitement au sujet. Il nous communique 


de Phumain pur pour ainsi dire. Pourquoi Drieu a-t-il horreur 
à ce point de Pexpression directe ? Massives, contournant 
Pobjet et comme l’écartant de notre vue, affectées d’une mauvaise 
grâce qui irrite le lecteur, ses phrases aggravent les difficultés 
déjà sérieuses de sa pensée, et son vocabulaire est toutimprégné 
de l’esprit contre lequel le meilleur de lui-même réagit. Je 
crois qu'il gagnerait à se distinguer de certains groupes 
modernes aussi franchement par l’expression qu’il s’en distingue 
au fond par la pensée. Il est encore trop facile de lui répondre 
que l« inconnu » s'appelle Drieu La Rochelle. Drieu est un 
grand bourgeois et un profond amateur d’âmnes ; et je n’en 
connais pas de plus utilement attentif aux formes confuses dé 
Pavenir. __ RAMON FERNANDEZ 


* 
* * 


LES CINQ SENS, par Joseph Delteil (Bernard Grasset). 


L'auteur a soin de nous prévenir : « Ceci est un roman vul- 


NOTES 107 


gaire. Ne pas confondre avec un vulgaire roman. » C’est un 
roman poétique écrit dans ce style exaspéré dont M. Delteil se 
fait une manière. Malgré des procédés parfois évidents, le 
roman a une allure brillante et vive qui nous entraine impé- 
rieusement. La peste à Paris. 

On songe à certains romans de Mac-Orlan. Quelques exo- 
tismes rappellent André Salmon. Une sorte d’enthousiasme 
désespéré, trace du passage d'Aragon. Mais M. Delteil a un 


érotisme bien à lui, un érotisme baroque et coloré, coloré sur- 


tout. Delteil est un écrivain peintre, un écrivain visuel. Son 
chapitre Castelnaudary (les terres brûlées du Languedoc, la 


petite gardeuse d’oies Eléonore) est peut-être le meïlleur du 


livre. Encore quelqu'un à qui l’on est forcé de penser en le 
lisant : Apollinaire (et particulièrement le Poële assassiné). Delteil 
aussi est un poète. Il dédaigne « Messieurs les Psychologues », 
use avec abondance du calembour, de l’écholalie et tente d’aller 
le plus loin possible dans P'Absurde qu’il doit considérer comme 
la Logique des Poètes. 

Il est impossible de juger son livre à l'échelle des valeurs 
courantes en littérature et en art. Parfois c’est bon, parfois mau- 
vais, mais quand il réussit, et en général : c’est autre chose. Au 
reste, c’est un livre amusant. 

GEORGES GABORY 
see 


ÉTIENNE, par Marcel Arland (Editions de la Nouvelle 
Revue Française). 


« Je ne conçoïs pas de littérature sans éthique », écrivait il y 
a quelque temps M. Marcel Arland au sujet d’Un nouveau mal 
du siècle. Et il ajoutait : « Toutes questions se ramènent à un 
problème unique, celui de Dieu. » A le bien entendre, Étienne 
est né de cette inquiétude et de ce tourment. 

Rien de gratuit, point de jeu ni même de curiosité désinté- 
ressée dans ce roman tout pénétré d’idéologie. M. Marcel Arland 
ne l’a pas écrit pour se divertir à des personnages ; loin de pré- 
tendre se sufñre à elle-même, la fiction n’y a d’autre raison 
d’être que de traduire un trouble personnel (en même temps 
que de portée générale) et, non pas de résoudre, mais de poser 
un problème, sous une lumière irritante, — sans jamais le trai- 


108 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


ter directement. « Le moyen le plus énergique de relever l’im- 
portance d’une idée, disait Renan, c’est de la supprimer et de 
montrer ce que le monde devient sans elle. » Éfienne procède 
d’un dessein analogue ; deux actions (d’ailleurs adroitement 
liées) peuvent s’y succéder : en son fond, ce livre n’a qu’un 
sujet, où il trouve son unité : la « misère de l’homme sans 
Dieu ». 

En somme, le thème du Pain dur, de M. Paul Claudel, ce 
drame de l’absence de Dieu. Même, l’épigraphe du Pain dur con- 
viendrait exactement à Éfienne : Etdixi : Non pascam vos : quod 
moritur, moriatur ; et quod succiditur, succidatur, et reliqui devorent 
unusquisque carnem proximi sui. On y voit un frère meurtrir tout 
en l’aimant sa sœur, dont ila jadis forcé le mari à se tuer, cette 
sœur négliger son fils pour un bellâtre qui la torture à plaisir, 
par système, pour se donner une raison de vivre, Etienne lui- 
même qui avait connu de grands désirs et rêvé de venger son 
père, renonçant à la lutte, descendre au plus bas degré de la 
honte et se coucher dans son abjection pour y dormir du moins 
en paix. Tous ses personnages sont ainsi voués à l'échec ; ils 
n’ont pas une partie de leur être qui soitsaine ; lun n’espère 
plus de guérir, l’autre n'y songe pas, celui-ci va jusqu’à le 
craindre. 

On ne saurait trop louer le ton de ce livre et l’anxieuse sincé- 
rité qui l’anime. Je ne veux pas dire qu’incapable d’imaginer, 
M. Marcel Arland en ait été réduit à se raconter lui-même : 
rien ne serait plus faux. Mais il fuit tout artifice : il n’a pas de 
plus grand soin que de surprendre les passions jusque dans leur 
pure essence, pour ainsi parler. Et que l’analyse en reçoive 
parfois quelque chose d’un peu décharné, il est possible. Au 
moins les paroles sont presque toujours de l’accent le plus juste 
et le plus pathétique, habiles à dévoiler d’un mot simple laf- 
freux secret des âmes. 

Maintenant, le récit étant tel, est-il sûr que le lecteur lui 
accorde aisément cette créance continue que le roman doit 
obtenir ? Plusieurs critiques en ont douté. Je ne crois pas pour- 
tant qu’il faille accuser de fausseté, ni surtout d’arbitraire, la 
progression des sentiments, du moins dans l’ensemble (tout au 
plus le caractère du séducteur est-il trop simple, trop abstrait, 
dépourvu à l'excès de ces contrariétés vivantes qui sont la mar- 


NOTES 109 


que du réel). Plutôt, dans ce livre riche de sens, c’est la techni- 
que qui est imprudente. On peut penser qu’un drame et des 
sentiments aussi exceptionnels auraient gagné à être accompa- 
gnés de peintures plus familières et communes. D’autre part, 
M. Marcel Arland ne semble pas avoir pris un parti assez net 
sur la personne du narrateur par qui nous apprenons les événe- 
ments : matériellement, il n'est guère qu’un témoin, une 
« commodité », cependant qu’à plusieurs reprises son attitude 
esttrop singulière pour pouvoir se passer d’explications 
développées. 

En revanche, l’art et le style doivent être loués presque sans 
réserve. Je ne sais s’il y a beaucoup de jeunes écrivains qui 
aient profité avec plus d’intelligence et de bonheur de la grande 
leçon de discrétion et de goût de M. André Gide. M. Marcel 
Arland est de ceux qui ont un souci attentif d’écrire; mieux 
encore, il sait écrire bien sans trace d'effort et ne tombe pas 
dans l’erreur de rechercher les effets de style pour eux-mêmes. 
Il y a ainsi dans Éfiennenombre de brefs paysages exquis de déli. 
catesse de touche etde frémissement subtil, donton ne sent tout 
le prix qu’à la seconde lecture : c’est ce qu’il faut. 

HENRI RAMBAUD 


%X 
*x * 


JACQUELINE OÙ LE PARADIS DEUX FOIS 
PERDU, par Nicole Stiébel (Grasset). 


Voici un livre d’une rare qualité, et qui est appelé à trouver 
un écho en bien des âmes accablées du poids de leurs propres exi- 
gences. « On se croit heureux avec du plaisir pour des jours et 
du bonheur pour un peuple entier, une heure après du plomb 
vous tombe sur les épaules. Je ne saurai jamais comment faire. 
C’est évident, je suis inapte. » Jacqueline, c’est le roman de 
l'inégalité à soi-même. 

D'où vient une telle impuissance à s’accorder avec soi ? 
Insatiabilité romantique ? sûrement non : nul n’est moins 
romantique que l’héroïne de Mme Stiébel, car nul n’est moins 
dupe de soi. Jacqueline est toute prête à prendre parti contre 
elle-même, pour ce Jean Desmaran qu’elle a épousé parce qu'il 
est sans inquiétude, parce qu’il « accueille les choses de face » 
et « stationne au beau fixe ». « Être né dans le bon sens ! dans 


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110 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


la direction du bonheur! quelle chance tu as ! » lui dit-elle, 
Et elle est sincère : elle n’éprouve nulle fierté à reconnaître 
entre elle et les autres ce mystérieux intervalle, cette diffé- 
rence de rythme. Elle en ressentirait bien plutôt une honte 
secrète, une fatigue surtout. Cette impatience infinie est-elle 
en effet la rançon d’une richesse intérieure excessive ? Jacque- 
line serait la dernière sans doute à le prétendre. Dans l’ordre 
spirituel les riches sont ceux qui se suffisent, qui contiennent 
en soi leur centre, le principe même de leur équilibre. Mais 
Jacqueline s’échape perpétuellement, elle fuit comme une 
source mal captée. En vain cherche-t-elle loyalement, lucide- 
ment, à réparer ces brèches imperceptibles par où son être 
même s'écoule : on dirait que l'enfant insaisissable qu’elle fut 
jadis et qu'une mère distraite ne sut pas apprivoiser persiste 
dans la femme qu’elle est devenue. « Sait-on pourquoi, après 
avoir épié ses sentiments, après les avoir épluchés, coupés en 
quatre, et soumis pendant des semaines et des mois à une 
étroite surveillance, il en reste un anonyme, insignifiant, venu 
on ne sait d’où, incognito, pour faire barrage et tout remettre 
en question... C’est Jacqueline après des années rejoignant son 
enfance, » Mme Stiébel a traduit avec une précision étonnante 
ce gaspillage, cette dissémination éperdue de soi-même, ces 
caprices où s’exténue une âme perpétuellement tirée hors 
d'elle-même et qu'une obscure fatalité semble condamner à 
trahir le meilleur de soi — jusqu'aux fins supérieures auxquelles 
elle se consacre. Ici je me demande si l’auteur n’est pas servi 
en quelque façon par les défauts même de son style et les 
insuffisances de ce qu’il faut bien appeler sa technique : cette 
forme trépidante, énervée est bien celle qui convient à un tel 
livre ; ce n’est probablement pas un hasard si Mme Stiébel a 
écrit son roman tout entier au présent, et ce procédé littéraire- 
ment indéfendable et qui a le grave inconvénient de lasser le 
lecteur se justifie psychologiquement par la nécessité de nous 
faire participer au rythme d’un être invariablement penché vers 
l’avenir immédiat ; enfin chacun des courts chapitres de Jacque- 
line est comme une pulsation de ce cœur avide qui se dépense 
moins qu’il ne se défait. Il n’est pas jusqu'à la fin abrupte du 
roman qui ne se puisse à mon sens interpréter favorablement. 
L'âme surmenée enfin se brise ; cette embolie, ou cette rupture 


NOTES ! IIT 


d’anévrisme est bien le terme logique au delà duquel nul len- 


demain concevable ne se dessine... 


GABRIEL MARCEL. 
RES ; 
* * 


LES FRÈRES DURANDEAU, par Philippe Soupault 
(Bernard Grasset). 


Dans le Bon Apôtre et À la Dérive, Philippe Soupault avait 
peint des individus, très particuliers, et même construits sur 
des données un peu abstraites ou schématiques : cette fois-ci, 
plus sûr de sa technique, il met en scène une famille bourgeoise. 
Il ne fait pas de morale : la solidarité qui existe entre les trois 
frères est de nature ou d’éducation ; ils ne songent même pas 
à la formuler ; de plus, cette famille bien moderne n’a ni foyer 
ni centre. On voit combien il était difficile de donner à un tel 
sujet un ensemble et une unité. De fait Soupault jongle avec 


ses Durandeau, passe prestement de l’un à l’autre, pour assurer, 


sinon la continuité du récit, du moins la continuité de l’intérét. 
Dans ce tissu habilement stoppé, je ne trouve qu’un défaut: un 


dernier chapitre superflu, dont le ton Die avec le reste, et risque 


de gâter Pallure. 

Le plus neuf et le plus vivant de ce livre, c'en est justement 
l'allure et l'esprit. Philippe Soupault, signataire de manifestes. 
pédanteries couleur plume de paon, n’a pas du tout lâme 


d’un littérateur ; il ne croit pas qu’il faille écrire pour divertirles 


mandarins ; son intelligence alerte, aux brusques détentes, 


_ jette la patte sur tout ce qui vit et bouge, à la manière d’un 

_ jeune chat. Ilale goût de l’aventure, et dans ce récit des Frères 

. Durandeau qui aurait pu être morne et fermé comme le cabinet 

d’un notaire, il fait passer un courant d’air, une brise d’aven- : 
tures. 


Des trois personnages du livre, Louis, qui est tout d’une 


pièce, est de beaucoup le plus réussi. Emile, l’homme d'affaires 


noceur, ne se distingue de ses pareils par aucun trait individuel. 


Pierre est plus curieux, mais esquissé seulement. Quant aux 


autres, Soupault nous emmène si vite que nous n'avons pas le 


temps de les voir. 


Car la vitesse pousse sans cesse le roman et le Le de 


_ Soupault. Aucun retour en arrière, rien qui invite le lecteur à 


ET y 


;"4 


on LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


s’arrêter, rien qui veuille donner l’idée d’une recherche. Ce 
style veut obéir aux lois de la langue parlée : pas de subjonctif, 
trois ou quatre temps de l'indicatif, un tout petit peu de condi- 
tionnel, voilà pour les verbes. Pas de liaisons entreles phrases, 
qui courent l’une après l'autre sans relatives ni subordonnées, 
voilà sa syntaxe : la seule, croit-il peut-être, que l’usage autorise, 
mais trop pauvre en tous cas pour une œuvre d’art. Ce film 
sans musique tire à lui l’attention, mais peut-être on ne souhaite 
pas assez le revoir. Toute la différence qui sépare un bon 
roman d’un chef-d'œuvre sépare Les Frères Durandeau de ce que 
Soupault pourrait faire, s’il le voulait avec assez de patience. 
Que lui manque-t-il encore, à ce grand diable si sympathique 
et si vivant, et quelles circonstances pourraient donner la 
mesure de cette intelligence si ouverte ? Deux ans de prison 
peut-être, avec un clou pour écrire dans le mur. 

JEAN PRÉVOST 


* 
*X x 


FRANÇOISE AU CALVAIRE, par Pierre Champion 
{Bernard Grasset). 


« Ce sont surtout les disciplines du passé, des habitudes de 
vie rude et simple, une foi commune qui faisaient la force de ces 
paysans et de ces soldats bretons à qui j’ai voulu élever pieuse- 
ment cet ex-voto. » 

Bel ex-voto dressé avec amour par un humaniste qui sort 
des batailles, et dédié aux Bretons avant d’être offert aux 
Soldats. Des hommes y sont dessinés, bouleversés par la catas- 
trophe, mais la guerre inonde de clartés leur cœur tendre, leur 
cœur amer. 

Cernés de tous côtés par la mort, les Bretons qu’a vus M. Pierre 
Champion calculent combien de livres de trèfles il faudra met- 
tre dans leurs champs. Fidèles et chastes, ils pensent à leurs 
épouses lointaines. Catholiques, ils font la guerre sans enthou- 
siasme et sans révolte. Semblables à la Bérénice de Barrès ils ne 
sont pas de ceux qui s’appliqueraientà refaire le monde. Ils 
aiment le monde tel qu’il est. Ils sont soumis. Mais aux 
tranchées, ces paysans emprisonnés au milieu d’une terre qui 
ne produit rien, avec dans la tête les images de tout ce qu'ils 
ont abandonné, ne trouvent point comme leur annaliste, le 


y 


NOTES 113 


refuge de la pensée pure — des abstractions. Ils souffrent 
davantage. 

Leurs femmes sont bien de la même race. Françoise que 
M. Champion nous montre, lorsque son mari est parti, a dû 
faire, dans son cœur, le sacrifice de ne plus le revoir. Une foi 
intrépide qu’accompagne l’amour triste et calme de la vie lui 
permet, pour accomplir la tâche quotidienne après les pires 
malheurs, une certaine gaieté, la gaieté animale d’être née et de 
posséder la terre, et par delà, cette gaieté surnaturelle qui 
marque le visage de ceux qui ont renoncé au monde. 

Dans ce livre, il y a aussi la guerre toute nue. Nous savons 
peu ce que l’auteur en pense. À peine s’il montre quelquefois 
le bout de l'oreille. Ne nous plaignons pas. Nous avons un 
récit impressionniste qui contient de belles pages. Certaines 
restituent exactement les journées longues et les longues nuits 
de tranchées dans un secteur calme. De temps à autre, des 
tableaux amples et un peu soulevés, d’un arrangement parfait, 
font songer aux descriptions des Tharaud. Mais l’âme même 
du livre, c’est la dévotion de lauteur aux personnages qu'il 
ressuscite. 

Comme dit M. Daniel Halévy dans sa courte préface, Péguy 
eût aimé Françoise au Calvaire. 

FRANÇOIS DE ROUX 


LE CŒUR GROS, par Bernard Barbey (Grasset). 


On ne sait de quoi ce livre est fait, et c’est bien là sa qualité 
principale et son premier défaut. 

Trois caractères y sont tracés, trois caractères vraisemblables 
et dignes d’intérêt ; mais c’est une ébauche plus qu’un dessin ; 
ils sont suggérés plutôt que décrits, et restent baignés dans un 
charmant brouillard. 

Ces trois personnages, une action les unit, les oppose, les 
met en valeur. Je loue M. Bernard Barbey de n’avoir point 
donné dans le préjugé si courant aujourd’hui, qui voudrait que 
l'intrigue importât peu, et que seule comptât la manière de 
Vauteur. L’intrigue du Cœur Gros est légèrement romanesque, 
très simple pourtant, comme il convient au ton du livre, qui est 


8 


114 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


tout de discrétion et de mesure. C’est une action intérieure, qui 
ne laisse point de part au hasard, mais est fort logiquement 
amenée par l’évolution des caractères. 

Si le Cœur Gros ne prenait sa valeur que de ces caractères et 
de cette intrigue, il serait déjà un livre fort réussi. Je sens 
bien cependant que je n’en ai presque encore rien dit. 
Certains mots me viennent à l'esprit, mais si gros pour ce 
mince et joli récit que j'hésite à les dire. Car dire que c’est une 
confession — une confession, devrons-nous ajouter, sans cris, 
sans amertume et de bon ton. Et ce n’est pas exactement non 
plus une étude sur l'adolescence : car sans doute y voyons-nous 


une âme d’adolescent délicatement tracée, mais tracée comme 


par jeu, avec quelques détails choisis, et le reste volontairement 
oublié. 

Le charme du livre, s’il est aisé à sentir, l’est moins à discer- 
ner. Il semble fait surtout de l'harmonie entre les divers 
éléments qui concourent à sa formation, et qui assurent ainsiau 
Cœur Gros un équilibre et une unité très rares. De la pre- 
mière à la dernière page règne la même atmosphère, un peu 
attendrie, un peu rêveuse, un peu cruelle ; j’en allais oublier la 
légère sensualité. Les personnages, l’intrigue, le style même 
participent de cette atmosphère ; ils souffrent mal d’en être 
séparés, ou d’être examinés les uns sans les autres. L’art de 
M. Bernard Barbey, délicat, subtil, nuancé, est parvenu à 
donner à ce livre une impression de fondu analogue à celle 
qu’on retrouve chez certains peintres du xvie siècle. 

Je n’insiste autant sur cet art que parce que ses traits entrent 
aussi sans doute dans la figure morale de M. Bernard Barbey. 
M. Barbey ne nous livre de sa figure que ce qu’il n’en peut 
cacher : on ne peut Jui reprocher nul étalage de sentiments, 
nulle affectation, presque aucune complaisance. C’est une lutte 
bien touchante que celle qui se livre entre la pudeur de l’écri- 
vain etces images, vivantes encore, qui se pressent à son cœur. 
Parfois on est tenté de faire grief à M. Bernard Barbey de 
gagner trop bien le combat ; on le souhaiterait plus troublé et 
même gauche ; «si vous voulez m'émouvoir, soyez donc ému 
d’abord ». Mais que ceux qui n’ont pas, en écrivant, à soutenir 
le même combat, jettent la pierre à M. Barbey ; pour moi, je 
ne puis retenir ma satisfaction du spectacle qu’il nous donne, 


NOTES 


IIS 


aujourd’hui où la grandiloquence et le laisser-aller envahissent 
nos lettres plus que jamais. 


Au reste le seul fait que M. Bernard Barbey doive à son 


adolescence, je ne dis pas le sujet, mais du moins la possibilité 
de son roman, nous est un suffisant garant de sa sensibilité. Il 
n’est pas d'âge plus important pour un homme, que celui-là ; il 


n’en est peut-être pas d'aussi trouble et d'aussi sincère à la fois ; . 


c’est risquer de se méconnaître, que de n’y pas apporter assez 
d'attention ; souvent on y pourrait retrouver l'explication de 
tels de nos états d’âme d’hommes mûrs, qui nous surprennent et 


4 


nous paraissent illogiques. M. Bernard Barbey l’étudie dans un 


des sentiments qui sont propres à cet âge (et je sais peu desen- 


timents qui soient plus nobles) : l’admiration passionnée. 

Il faut observer que M. Barbey ne s’en est pas tenu à quelques 
notes sur l’adolescence, mais qu’il a marqué la transformation 
d’un adolescent en jeune homme. C’est une peinture très péni- 
ble que celle d’une évolution ; nos classiques se donnaient la 
partie belle, eux qui limitaient l’action à une durée d’un jour. 
Je ne nie pas que M. Barbey n’esquive parfois la difficulté en 
laissant ses personnages dans un certain vague; on voudrait 
qu’il usât de plus de netteté ; mais ce vague lui-méme est loin 
d’être sans charme. 

D'ailleurs je ne doute point que le prochain livre de 
M. Bernard Barbey ne soit marqué par dés caractères plus 
fouillés, par une action plus ferme, par une portée plus grande. 
Celui-ci est un livre charmant, un peu indécis, sous le signe de 
la jeunesse et de la grâce, et de qualité peu commune. 

MARCEL ARLAND 


*k 
* _X 


LA CELLULE 158, par Jean Tousseul (Editions Fina- 
com). 


C’est chose curieuse de constater comme certaine littérature, 
qu’on pourrait appeler littérature d'ornement, a fait commettre 
de méfaits à des hommes doués cependant des qualités les plus 
précieuses. L'aventure de M. Jean Tousseul me paraît caractéris- 
tique dans ce sens. Il a vécu aussi près qu'il est possible de ses 

_ personnages, l’on sent à chaque page de son livre qu’il les porte 
en lui et qu'il n’a même plus à se souvenir d’eux pour nous les 


% 


# 


116 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


montrer. Ils sont vivants. Mais la littérature, que M. Tousseul 
a apprise, c’est trop certain, ou qu'il n’a su oublier, le conduit 
à d’étranges erreurs : les personnages de son livre, ouvriers, 
petites gens de village, forçats, malandrins, campagnards, dont 
tous les actes sont la vérité même, et parfois la plus poignante, 
nous les apercevons affublés par-dessus leurs habits quotidiens 
d’embellissements puérils, un peu à la manière de ces paysannes 
hollandaïises qui, pour se rendre à Amsterdam, fixent un cha- 
peau de ville sur leur bonnet de dentelle à tire-bouchons de 
cuivre. Les contes de M. Jean Tousseul avancent d’un bon pas, 
mais nous ne pouvons nous empêcher de souffrir du ridicule. 
Il ne serait pas difhcile à l’auteur de rejeter ces faux ornements; 
ils ne tiennent pas à son style. On jouirait alors de tableaux nus 
comme celui-ci : « On entendit fermer les fenêtres. Une vieille 
se hâtait, noire sur la route illuminée, brouettant une énorme 
gerbe de paille ; dans le silence, les grincements marquaient les 
tours de roue. » 

Dans un cadre moins large, les contes de M. Tousseul rappel- 
lent par la rigueur de l’accent et la justesse des détails choisis, 
qui éclairent d’un trait tout un caractère, les meilleurs récits de 
Gorki. Il y a certains contes aussi, comme Za mort de Jean 
Leblanc, Le portrait, Aubin Lambert, d’une psychologie toute 
droite, presque brutale, qui m'ont fait penser au mot de Barna- 
booth : « La femme est une réalité, comme la guerre... » 

FRANZ HELLENS. 


% 
X  *% 


LE CRÉPUSCULE DE M. DARGENT, par André Berge 
(Cahiers du Mois). 


Le roman de début d’un écrivain de vingt-et-un ans. Ce 
qui caractérise ce premierlivre, c’est d’abord qu'il n’est pas auto- 
biographique. C’est ensuite qu’il ne dédaigne pas de montrer la 
vie profonde d’un être moyen dans un milieu qui lentement, 
sûrement, le dégrade et brise ses aspirations intellectuelles et 
morales un moment réveillées par une femme d'élite. 

La partie la plus curieuse et la plus réussie de ce roman, 
c’est le récit des rapports du héros M. Dargent et de Mme Bau- 
travin sa cousine, provinciale qui serait digne de figurer dans le 
Combray proustien. On peut espérer de M. André Berge, quand 


NOTES DTA 


son expérience psychologique se sera élargie et fortifiée, d’inté- 
ressantes planches d'anatomie sentimentale et morale. 
BENJAMIN CRÉMIEUX 


LETTRES ÉTRANGÈRES 


LA VOCATION THÉATRALE DE WILHELM 
MEISTER (première version du Wilhelm Meister de 
Goethe), avec une introduction de Michel Arnauld (Les 
Cahiers Verts). 


Que lombre de Goethe me pardonne si j'ai pris autant de 
plaisir à l'introduction de Michel Arnauld qu’à la première 
version de Wilhelm Meister. C’est que Michel Arnauld est lui- 
même tout pénétré de Goethe ; ce qu’il avait à dire de la sagesse 
du maître de Weimar déborde, on le sent, les cadres d’une 


telle introduction. Aussi chaque alinéa est-il comme le noyau / 


d’un chapitre du livre qui nous manque encore sur Goethe 
(même le travail de Gundolf ne remplace pas pour nous cette 
étude qui devrait recueillir les enseignements demeurés vivants 
et utiles à un Français du xxe siècle). 

Michel Arnauld dit excellemment la nécessité d’un retour à 
Goethe, qui dépassait son temps, que ni l’Allemagne ni la 
France n’ont encore entièrement compris. Ajoutons que cette 
façon de reprendre contact avec nos voisins en vaudrait bien 
d’autres : tout le problème n’est pas dans les relations de la 
« Schwerindustrie ». La traduction de La Vocation théâtrale de 
Wilhelm Meister, consciencieusement écrite par Florence Halévy, 
a une valeur documentaire. Je n’admire point dans cette pre- 
mière version rédigée de 1777 à 1785 et retrouvée en 1909, 
autre chose qu’un flot abondant, l’aisance, la grâce du Goethe 
de la trentième année. Le chef-d'œuvre n’est point là, mais 
bien dans la rédaction publiée en 1797, vingt ans plus tard, 
alors que l’auteur avait entre temps continué de vivre et 
repensé son Meister. La plus grande œuvre de Goethe, c’est sa 
propre vie; ses ouvrages sont en fonction d’elle et valent par 
ce qu'il ya mis d’elle. Pour n'avoir cessé de travailler à lui- 
même il se trouvait amené à retoucher Werther, Faust, Iphi- 
génie, aussi bien que Wilhelm Meister. Œuvres et personna- 


RES 


CLÉS AT 


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LUS 


NOTE TL CRE 


118 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


lité ne faisant qu’un se développaient selon le rythme d’un bel 
arbre dont chaque bourgeon finit par donner fleur et fruit. 
Mais que de lentes élaborations, quels patients tours et 
retours de la sève pour enfin assister à l’éclosion : la compa- 
raison du texte définitif avec la première version nous l’en- 
seigne. Et voilà une belle indication donnée par le génie aux 
talents qui voudraient se forcer. L'art spontané que l’on prétend 
retrouver autour de nous, et l’art volontaire (que de « volonté » 
dans la spontanéité de quelques jeunes !) ne s’opposent jamais 
entièrement l’un à l’autre. En Goethe aussi ils sont mêlés, mais 
au lieu de créer du spontané à coups de volonté, en épiant an- 
xieusement les états fugitifs du demi-sommeil, du demi-rêve, de 
la demi-ivresse, Goethe rêve vraiment tout en étant vraiment 
éveillé ; il ne recherche pas son ivresse, il la consent seule- 
ment, il cède à l’élan ; le spontané est toujours le plus fort ; : 
mais il est toujours contrôlé. Et moins selon une règle pédante 
qu’à force de retours sur soi, de nouveaux élans qui se com- 
posent avec les premiers. N'est-ce pas ainsi que font les plus 
grands, et leur grandeur ne tient-elle pas de leur inquiétude, de 
leur insatisfaction ? Ils ne sont jamais froids et ils n’ont jamais 
trouvé la formule ; ils croissent naturellement, comme Proust, 
comme Gide, comme Goethe, et ce sont les autres qui dégagent 
leur formule. « Je compte pour rien, écrit Michel Arnauld, la 
satisfaction de lintelligence en face d’événements dont elle 
tient sans cesse toutes les conditions... ce qui compte bien 
plus, c’est le poids, c’est la force d’impulsion d’un passé tou- 
jours accru qui presse sur l'avenir. » 
FÉLIX BERTAUX 


LES ARTS 
LA « JEUNE PEINTURE BELGE ». 


Le titre sous lequel les organisateurs de cette exposition 
(dont je fus) avaient cru bon de grouper les œuvres les plus 
caractéristiques de la Belgique, a prêté à maintes controverses. 
Quelques critiques ont reproché à ces œuvres d’être pour la 
plupart dues au pinceau de peintres âgés : Ensor, de Saedeleer, 
J. Smits. Maïs nous avions bien dit: Jeune peinture ; nous 
n'affirmions pas : peinture de jeunes ; il y a une nuance. 


PT RE EN tt 


NOTES 119 


On pourrait affirmer, en analysant l’œuvre de certains peintres 
inspirés, qu’elle rajeunit au fur et à mesure que vieillit l’artisan. 
Cézanne en estun exemple, dont les derniers paysages brûlent 
à force de frénétique ferveur. Renoir, à la fin de sa carrière, 
décevait ses anciens admirateurs, par sa verdeur insolite. 
Si l’on doute de la jeunesse de la peinture exposée rue de la 
Ville-Levêque, que l’on imagine parallèlement une exposition de 
la « Vieille peinture Belge », avec les « pompiers » ofhciels : 
Boœrstsœn, Gilsoul, Frédéric, Delville, etc., et on inclinera à 
penser qu’il faut entendre par « jeune » tout ce qui délibéré- 
ment s’insurge contre les règles de l'Ecole, éternelle ennemie 
de la jeunesse. 

Pour parler des œuvres proprement dites, je dois confesser 
que la plupart de celles qui figuraient à cette exposition 
n'avaient que des rapports lointains avec celles que nous 
choisimes, Edmond jaloux, F. Fels et moi, au domicile des 
peintres. Est-ce caprice tardif, révolte de tempéraments ombra- 
geux soucieux de ne pas être soumis aux conseils d’un « jury » 
même complice ? La vérité est que la plupart des exposants 
préférèrent décider eux-mêmes des toiles qui les devaient 
représenter ; le résultat fut qu’ils soumirent au jugement des 
Parisiens des œuvres moins en accord avec la sensibilité euro- 
péenne (quitrouve à Paris son diapason) qu’avec leur idéal du 
moment. C’est ainsi que Permeke perdit une occasion excep- 
tionnelle de s’imposer avec ampleur à la critique française pour 
avoir renoncé à envoyer ses admirables dessins, aussi puissants 
et étranges que ceux de Picasso et, de plus, enrichis de cet 
élément directement humain, qui manque souvent au grand 
cubiste espagnol. La recherche du caractère, on la retrouvait 
dans l’Efranger, cette belle toile sourde qui pouvait décevoir au 
premier contact un public habitué à des œuvres dans lesquelles 
on entre de plain-pied, mais qui, la première surprise passée, se 
révèle peu à peu inépuisable en suggestions poétiques. — Un 
égal souci du style, cherché jusque dans le burlesque, selon 
la grande tradition flamande, caractérise les œuvres de Gustave 
de Smet, plus claires que celles de Permeke et par moments 
aussi fraîchement nuancées que des Matisse, quoique sur des 
gammes différentes. Cet artiste, qui devait égayer, avec James 
Ensor, cet ensemble plutôt austère, a fait défection au dernier 


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À 
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120 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


moment. Espérons qu'il ne boudera pas l'an prochain. 

Jai nommé James Ensor. Ce vieillard qui est le plus grand 
artiste de la Belgique, est à peu près inconnu en France, bien 
que possédant tout ce qui peut nous séduire. Réaliste, il sait 
introduire dans ses portraits d’individus ou d’objets assez de 
fantaisie pour n'être ni lourd, ni sec ; fantaisiste, ses rêveries se 
raccordent toujours à la réalité par quelque reflet rassurant. Sa 
couleur, qui est d’un grand peintre, est admirable, et ses harmo- 
nies, détail important, toujours variées. Valérius de Saedeleer 
qui a trouvé sa formule en regardant les beaux paysages parmi 
lesquels il vit en sage, eten se souvenant judicieusement de Peter 
Breughel, est un artiste au pinceau minutieux et précis qui a 
compris, devant les œuvres du Maître qu’il s’est choisi, que la 
construction d’un paysage n’est pas la simple fixation d’un 
« point de vue ». 

La place me manque ce mois-ci pour étudier comme il con- 
viendrait l’art de ces hommes simples et probes qui s'appellent 
Georges Minne (le grand aîné qui donna à ses compatriotes le 
goût du style et du caractère), Jacob Smits, Albert Servaes, ce 
mystique qui fait parfois penser à Rouault et à Goya ; Laermans, 
et, parmi les jeunes, Verdegem, Van Sassenbrouck, Mambour, 
Boulez, Claeys, de Bruycker, Gaspar Gevaert. À tousces artistes 
de talent, il eût fallu en ajouter une vingtaine pour posséder le 
vrai visage de la jeune peinture belge. On devine que cette 
réunion eût été impossible à réaliser en une seule fois. C’est 
pourquoi une suite, non moins éclatante, sera donnée l’an pro- 
chain à cette manifestation. ANDRÉ LHOTE 


* 
*X _*% 


LE SALON D'AUTOMNE. 


Salon honorable, riche en talents, mais pauvre en manifesta- 
tions hardies. Devant la profusion des natures mortes, et de ces 
petits sujets où les personnages sont réduits au rang d’acces- 
soires ; devant tant de paysages jolis, mais ramenés à quelques 
maisons qu'ombrage un arbre minutieux, une question se pose, 
moins scandaleuse qu’elle n’en a lair. Ne serions-nous pas, 
tout compte fait, les victimes de ces deux récentes « décou- 
vertes » : Chardin et Corot ? — Nul moins que moi ne songe à 


NOTES I21I 


nier l'importance de ces grands peintres que l’on rencontre dans. 
les Musées étrangers avec un attendrissement toujours nouveau, 
tellement ils incarnent les vertus les plus subtiles de notre race. 
Aussi bien la question de leur maîtrise ne se pose-t-elle pas, 
mais celle de leur bienfaisance. Depuis que les jeunes peintres. 
se sont découvert une âme si « française », il n’est question, 
dans les cénacles artistiques que d’Equilibre et de Mesure. Ce 
sont de beaux mots ; encore ne faudrait-il pas confondre équi- 
libre avec immobilité, et mesure avec parcimonie. Il y a chez 
nous un certain esprit « bas de laine » qui, si on le flattait long- 
temps encore, tendrait à installer définitivement une esthétique 
du minimum, au moins aussi dangereuse que ceile du colossal, 
laquelle produisit toutefois la Renaissance ! Entre ces deux 
extrêmes orientationsde l'esprit, il y a place pour une moyenne 
qui est loin d’être atteinte, d’après nos dernières statistiques. 
Une chose curieuse à noter, parallèlement à la modération exa- 
gérée des jeunes gens, et qui montre bien l'orientation bour- 
geoise de notre sensibilité, c’est le travail de dessèchement qui 
s’est effectué chez la plupart de nos aînés, dont les sujets 
s’'amoindrissent au fur et à mesure que se perfectionne leur 
technique. 

Il est fastidieux dechercher constamment dans le passé des réfé- 
rences en matière d’art; ce jeu est d’autant plus vain qu’on 
n’appelle les vieux Maîtres à la rescousse, le plus souvent, qu’à 
titre de justification provisoire. Cependant, puisque ceux que 
j'appellerai les Maîtres de la petite mesure sont aujourd’hui si 
fréquemment cités, ne pourrions-nous pas, par hygiène morale, 
invoquer d’autres références ? En nous gardant, bien entendu, 
de les considérer par le gros bout de la lorgnette, nous pour- 
rions, par exemple, regarder, non le Watteau de La Finelte, 
mais celui du Gilles ; nonle David du Jardin du Luxembourp, 
mais celui de La Remise des Aigles; non le Delacroix de telle 
pochade, mais celui des Croisés et des Femmes d'Alger. Et, puis- 
qu’il est si souvent question du peintre du Forum, que ne 
découvre-t-on enfin Le Poussin, dont les seules Funéralles de: 
Phocion renferment au moins vingt « exquis » paysages de 
Corot ? 

Les héros sont rares ; citons les noms de quelques-uns de 
ceux qui, à des titres divers, illustrent ce Salon : Gromairedont 


122 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


la Loterie foraine des Indépendants méritait autant que son Nu 
actuel les éloges que la critique officielle se décide à lui faire ; 
Hodée, Laglenne, Goerg, Simon Lévy, Manès, et un nommé 
Subervielle dont il sied de faire suivre le nom d’un point 
d'interrogation, en attendant les Indépendants. 

ANDRÉ LHOTE. 


* 
x *% 


CHRONIQUE MUSICALE 


Un de mes amis, musicien de talent, critique très fin, me 
disait dernièrement à propos de Gabriel Fauré au sujet duquel 
nous discutions ensemble : « Ce qui me plaît tout particulière 
ment en lui, c’est que les étrangers ne l’aiment pas et ne le 
comprennent pas; il est donc essentiellement français. » 

Cette phrase mit fin à notre discussion animée, mais cour- 
toise, car en ma qualité d’étranger je me trouvais ainsi placé 
dans une situation quelque peu difcile : les réserves que je me 
permettais de faire sur l’œuvre de Fauré perdaient d'avance 
toute valeur ; elles n’exprimaient plus que mon incompréhen- 
sion, d’ailleurs fort naturelle, d’un certain aspect de lesprit 
français. Fauré appartiendrait donc à ce « trésor réservé » que 
conserve pieusement et jalousement chaque peuple et dont 
lPaccès est interdit aux étrangers, paraît-il. Un Allemand, un 
Russe, ne peuvent pas plus comprendre Fauré qu’ils ne com- 
prennent Racine, dit-on... 

Il faut bien constater, en effet, qu’en dehors des limites de la 
France, l’auteur de Pénélope est assez peu connu et goûté, 
et qu'il en est de Fauré un peu comme de Tchaïkovsky 
ou de Brahms, dont l’œuvre paraît changer brusquement de 
valeur et de proportions lorsqu'on quitte leurs pays pour venir 
en France. 

Je ne crois pas, pourtant, qu’il nous faille chercher l’explica- 
tion de ces faits dans la psychologie des races et ne puis 
admettre que l’œuvre d’art si spécifique, si caractéristique de 
l'esprit d’une nation qu’elle soit, demeure opaque aux regards 
des étrangers et réfractaire à leurs efforts pour la pénétrer. Si 
opinion des étrangers sur l’art de Fauré ne concorde généra- 
lement pas avec ceile des Français, cette divergence tient à des 
causes multiples et provient, avant tout, de ce que la diffusion 


NOTES 123 


de cette œuvre a subi dans les autres pays un certain retard, par 
suite de la guerre ; ettout naturellement, aujourd’hui, lorsqu’en 
Allemagne par exemple, on veut connaître la musique française, 
ce sont les tous jeunes gens qu’on recherche. Mais le tour de 
Fauré viendra plus tard, quand, peut-être, nous verrons déjà 
se dessiner ici une certaine réaction anti-fauréenne. 

Je sais bien qu’en émettant cette supposition, je risque fort 
d’irriter beaucoup de gens ; à en juger, en effet, d’après l’unani- 
mité des admirations et des enthousiasmes que suscite, au len- 
demain de sa mort, l’art de Fauré, une telle réaction apparaît 
impossible. Mais c’est précisément cette unanimité, cette apo- 
théose où l’on ne perçoit pas une note discordante, qui me 
troublent et éveillent quelques doutes. Ces admirations sont 
sincères, évidemment, et l’accord autour de cette œuvre s’est 
fait spontanément ; il n’en paraît pas moins étrange à notre 
époque où les groupes, les partis, les chapelles se multiplient 
et s'affrontent si violemment. 

Je fais encore une autre constatation, non moins troublante 
(il ne s’agit pas de mes opinions, de mes goûts personnels en 
ce moment ; j'essaye simplement d’établir quelques faits ; d’ail- 
leurs, j’'admire Fauré et aime beaucoup certaines de ses œuvres) : 
c’est à une véritable canonisation de Fauré que nous venons 
d'assister, et tous nos confrères se sont faits pour l’occasion 
hagiographes. 

Non seulement tout le monde trouve les mêmes raisons, les 
mêmes motifs pour vanter les mérites de cet art, mais ces 
louanges s’expriment toujours de la même façon; pour parler 
de Fauré on dispose déjà de quelques formules qui se retrouvent 
sous toutes les plumes, sous celle du jeune musicien d’avant- 
garde, aussi bien que sous celle du plus timoré, du plus conser- 
vateur des critiques : il y a un type de beauté fauréenne #e 
varielur qu’on se transmet ainsi de l’un à lautre. Et l’em- 
prise de cette image, certainement fausse, est si puissante sur 
nos esprits, que si en ce moment j'essaye d'établir les carac- 
tères de l’art fauréen, je ne trouve rien d’autre que ces mêmes 
expressions qui ont déjà traîné partout, dans tous les discours, 
dans tous les journaux, dans toutes les revues, et qu’on ne peut 
entendre maintenant sans un sentiment d’irritation et de gêne. 
Il faut oublier complètement ces principes, écarter cette image 


124 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE: 


conventionnelle et se résoudre à redécouvrir cet art, à s’isoler 
en face de lui, si l’on veutle maintenir vivant et le comprendre. 

Je me bornerai donc ici à souligner un aspect de l’œuvre de 
Fauré sur lequel on n’a pas suffisamment insisté, je crois: cet 
art si personnel, si singulier, au sens strict de ce mot, est en 
somme fort peu individuel. Il porte certainement l'empreinte de 
la forte personnalité de l’artiste qui s’est librement exprimée à 
travers lui ; mais l’action de cette personnalité a tendu précisé- 
ment à développer une tradition ; c’est dans le développement, 
dans l’enrichissement de cette tradition que s’est manifestée 
admirablement la personnalité du musicien. On pourrait dire 
que son œuvre apparaît non seulement comme le produit 
du génie propre de lartiste de ses facultés d’invention et 
d'organisation, mais aussi comme l'aboutissement normal, 
comme l’épanouissement naturel d’une certaine culture musi- 
cale, et pas uniquement nationale, française, mais européenne, 
dont le compositeur ne fut que l'instrument sensible et docile, ou 
plutôt, qui, en luiet grâce à lui, parvint à se réaliser complè- 
tement. 

L'étude de l’œuvre de Fauré, si l’on se place à ce point de 
vue, apparaît particulièrement féconde : ses résultats, ses con- 
clusions, en effet, dépasseront nécessairement les limites d’un 
cas particulier et acquerront une signification générale, car à 
travers cette œuvre traditionaliste et riche d'un passé splendide 
parvenu à maturité, c’est la vie même de l’art que nous décou- 
vrirons, sa démarche propre, son déplacement immanent. 


* 


La saison musicale à Paris fut jusqu'ici plutôt terne et morose, 
et je l’aurais complètement passée sous silence, s’il n’y avait eu. 
les Ballets Suédois, dont les spectacles furent l’unique évènement 
de ce début de saison. 

Mais l'intérêt, la signification de ces spectacles sont extra- 
musicaux, extra-artistiques, plutôt, pour m'exprimer d’une façon 
plus générale. Le critique, l’esthéticien n’a pas grand chose à 
glaner ici ; mais le psychologue y trouve ample matière à 
réflexion et à dissertations sur le thème de l'impuissance créa- 
trice. 

C’est précisément cette impuissance totale,. jointe à une obs- 


NOTES 125 


tination que rien ne rebute, à une naïve confiance en soi, à un 
désir ardent de créer, — c’est tout cela qui rend si intéressante 
au point de vue psychologique l’activité inlassable des Ballets 
suédois. Il y a quelque chose de tragique et de comique à la fois 
dans leurs efforts constamment répétés ettoujours vains, quelque 
chose qui agace et nous fait rire, mais qui apparaît aussi par- 
fois presque touchant : ces gens sont sincères, en effet, ils tra- 
vaillent et s’acharnent, et s’imaginent très candidement que si 
on les attaque, c’est qu’ils sont trop avancés et ne peuvent être 
compris. 

Ils font vraiment tout ce qu’ils peuvent ; ils n’ont peur de 
rien, ils ne reculent devant rien ; et ne s’adressent-ils pas d’ail- 
leurs aux musiciens les plus audacieux, aux peintres les plus 
avancés. Mais lorsqu'on voit les résultats décevants auxquels 
aboutissent leurs efforts, on comprend mieux le rôle décisif 
que joue Diaghileff aux Ballets Russes et l’importance de son 
action animatrice et organisatrice. 

MM. Rolf de Maré et Borlin nous présentaient cette année 
des ballets de Roland-Manuel, Casella, Daniel Lazarus et 
Satie. 

L'œuvre de Roland-Manuel, le Tournoi singulier, est très 
agréable à entendre ; c’est de la jolie musique et fort bien faite, 
mais j'attends plus de l’auteur d'Isabelle et Pantalon. Quant à 
la chorégraphie! Il est difficile de parler d'une chose qui 
n'existe qu'en intentions, qu’en tentatives jamais heureuses, 
qu’en gauches efforts. Décor quelconque de Fujita qui s’ima- 
gine probablement qu'on fait un décor de théâtre en agrandis- 
sant une estampe. 

La Jarre d'Alfredo Casella fut proclamée par certains cri- 
tiques « un chef-d'œuvre » : ceci me paraît bien exagéré. Je 
dirais plutôt : « le chef-d'œuvre » de Casella, d'un musicien 
savant, extrêmement habile et doué d’une faculté d’adaptation 
extraordinaire et qui lui permet de changer de style selon qu'il 
change d’esthétique et conformément aux goûts du jour. La 
Jarre (excellent décor de Chirico : la seule surprise agréable de 
cette soirée) reflète l'influence de Stravinsky (Pefrouchha et aussi 
Pulcinella) dont l’ombre s’étend d’ailleurs sur toute la produc- 
tion de Casella. 

Le balletde Daniel Lazarus (dont c’étaient les débutsau théâtre), 


126 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


le Roseau, fut éreinté par la presse avec une unanimité telle que 


cela seul aurait suffi à me le rendre sympathique ; mais malgré 
certaines gaucheries, surtout dans l’instrumentation, bruyante 
mais souvent terne et opaque, je trouve dans cette partition 
fort inégale, plus d’invention musicale, — mélodique, harmo- 
nique et rythmique, plus d’ardeur aussi que dans maintes 
œuvres mieux équilibrées, mieux achevées. Ce qui fait grand 
tort à ce ballet, c’est sa donnée, prétentieuse et puérile, son 


décor, ses costumes, dignes de quelque bazar oriental de la rive 


gauche. 
Le couronnement, le « clou » de cette série de spectacles 
devait être le ballet de Satie et de Picabia, Relâche. C'est, en 
effet, une chose extrémement représentative et très significative 
en son indigence et en sa platitude. Pauvre Satie ! Il sombre, 


victime de sa légende. B. DE SCHLOEZER 
* 
*X x 


CESY REVUES 
ALTERNATIVE 


Charles Maurras donne au Divax (novembre), sous le titre 
d’Alternative, ce beau poème : 


Des beaux corps et des belles dmes 
Qui s’entr'appellent dans la nuit, 
Regard intime, & sourde flamme, 
N'éclaire pas qui te poursuit ! 
N'éclaire pas qui tu désires, 

Crains d’être vu, mais crains de voir 
Qu’Amaryllis ou le Satyre 

Agile ton nuage noir ! 


Laisse le cœur entre les voiles 
Que lui tissèrent ses pudeurs 

Si la lumière d'une éloile 
Peut en glacer les profondeurs. 


Ou bien, courage, Amour ! éclaire 
De la fureur de ton flambeau 

Née au printemps des feux stellaires 
Tout ce qu'attendent nos tombeaux, 


Et, sur l'autel où tu t'enflammes, 
Médiateur éblouissant, 

À ces corps morts infuse une dme 
Aux dmes mortes ce beau sang ! 


FRS 


NOTES | 127 
SUR LA PARESSE 


M. André Beaunier écrit dans la REVUE Des DEUx-MONDES 
(1er Décembre), à propos de l’ouvrage de M. Fiessinger sur 
Les défauts, réactions de défense : 


Il y a, parmi les maximes que La Rochefoucauld n’avait pas voulu 
qui fussent laissées dans son recueil, un très curieux paragraphe sur la 
paresse : « De toutes les passions, celle qui est la plus inconnue à 
nous-mêmes, c’est la paresse ; elle est la plus ardente et maligne de 
toutes, quoique sa violence soit insensible et que les dommages qu’elle 
cause soient très cachés. Si nous considérons attentivement son pou- 
voir, nous verrons qu’elle se rend en toutes rencontres maîtresse de nos. 
sentiments, de nos intérêts et de nos plaisirs... » Ces lignes ne sont- 
elles pas très singulières, où l’on voit que La Rochefoucauld traite la 
paresse, — et il l'appelle une passion, — la traite comme une passion très 
active ? L’ardeur, la malignité, la violence de la paresse : on n’atten- 
dait pas ces mots-là. S'il la compare, cette paresse, à «la rémore, 
qui a la force d’arrêter les plus grands vaisseaux », lesdits vaisseaux 
ne bougent pas, mais la rémore, pour les retenir, donne 
tout ce qu’elle a d'énergie. Ensuite, La Rochefoucauld paraît 
venir à une idée de la paresse plus ordinaire et plus naïve : « Le repos 
de la paresse, dit-il, est un charme secret de l’âme qui suspend sou- 
dainement les plus ardentes poursuites et les plus opiniâtres résolu - 

tions. » Il vient de la comparer à la bonace, qui est parfois plus 
dangereuse aux navires que la tempête ; et c’est manière de parler, de 
dire que la bonace retient les navires : elle neles fait point avancer, 
voilà tout. Il ajoute : « Pour donner enfin la véritable idée de cette 
passion, il faut dire que la paresse est comme une béatitude de l’âme, 
qui la console de toutes ses pertes et qui luitient lieu detous ses biens. » 
Le commencement et la fin de cette maxime ne vont guère ensemble ; 
et c’est peut-être la raison pour quoi La. Rochefoucauld l'avait sup- 
primée : elle était, par ailleurs, digne de son estime. 


# 


Les Cagrers pu Mois (1e Décembre) publient une confession, 
écrite par Marcel Proust à treize ans. Citons : 


Quelle idée vous faites-vous de la misère ? Etre séparé de maman. 

Si vous n'étiez pas vous, qui voudriez-vous être ? N'ayant pas à me 
poser la question, je préfère ne pas la résoudre, j'aurais cependant bien 
aimé être Pline le Jeune, 

Vos prosateurs favoris. George Sand, Augustin Thierry, 

Pour quelle faute avez-vous le plus d’indulgence ? Pour la vie privée des 
génies. 


SUR ANATOLE FRANCE 


De lAdieu à Anatole France que M. Georges Duhamel a 
écrit pour Eurorz (15 Novembre), détachons ce passage : 


128 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Il a vécu dans la tour d'ivoire, au grand scandale des uns ; il en est 
sorti, à l’indignation des autres. Les professionnels du courage l’ont 
parfois traité d’amateur. Les plus belles victoires du monde, ce sont 
presque toujours des amateurs qui les ont remportées. 

Un jour de l'an passé, il me fut donné d’assister à un curieux 
entretien. Un professeur américain pressait Anatole France de mille 
questions indiscrètes et le vieil homme répondait avec beaucoup de 
courtoisie et de simplicité. 

« Vous dites, répétait l'étranger, que l'amitié de l'Allemagne vaut 
mieux que cinquante milliards. Vous ne pensiez pas ainsi en 1915. 

— En 1915, avoua France, j'avais tort. 

— En ce temps-là, reprit l'Américain, vous n’étiez pas d'accord avec 
Romain Rolland. 

Le vieil homme réfléchit une seconde et conclut d’une voix très douce : 

— C’est que Romain Rolland a eu plus de courage que moi. 

Il était à ce point de la vie où le sage ne se soucie plus de justifier 
ou de pallier ses erreurs. 

Il a peut-être commis certaines erreurs pour le plaisir de les confesser. 


M. Pierre Drieu la Rochelle écrit, d'autre part, dans UN 
CADAVRE : 


C’est le grand-père qui a fait des économies ; mais il nous lègue une 
maligne fortune d’avare. Si nous n’avions eu que lui pour vivre, pour 
vivre et pour mourir ? 


et M. René Johannet dans Les LETTRES (Novembre) : 


Il y a une question Anatole France parce qu’on a pris une traduc- 
Ÿ q P q P 


tion pour un texte original. 
*% 


Le Prix Goncourt a été attribué à M. Thierry Sandre, secrétaire de 
PAssociation des écrivains combattants, pour les trois ouvrages dont 
Benjamin Crémieux rend compte ci-dessus, le prix Femina à 
M. Charles Derennes pour Emile et les Autres, et le prix de l’'Humour 
à M. Georges-Armand Masson, auteur du Parfait Plagiaire. 


Le prix des Amis des lettres françaises, à M. Pierre Bost, auteur 
d’Homicide par imprudence. 

La préface au Nègre du Narcisse de Joseph Conrad, dont nous 
avons publié des extraits dans notre dernier numéro (pages 746-747), 
a été traduite par G. Jean-Aubry et non, comme il a été indiqué par 
erreur, par Robert d'Humières. 


Dans le même numéro, la photographie n° 111 est une vue de 
Capel House près d’Ashford, et non de Bishopsbourne. 


LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD. 
ABBEVILLE. — IMPRIMERIE F. PAILLART. 


LA VIE FINANCIÈRE 


Les nécessités du tirage de « La Nouvelle Revue Française » nous obligeant à livrer 
à l’imprimerie le bulletin ci-dessous quinze jours avant son apparition, nous nous 
bornons à ÿ insérer des aperçus d'orientation générale. Mais notre SERVICE DE 
RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la disposition de tous nos lecteurs pour 
tout ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à acheter, à vendre ou à conserver, 
arbitrages d'un titre contre un autre, placement de fonds, etc. 

Adresser les lettres à M. Léon Vigneault, $, rue de Vienne, Paris, VIII Arron- 
dissement. 


LA FRAUDE FISCALE 


On dirait vraiment que, seuls, les porteurs de valeurs mobilières sont 
à l’affüt de combinaisons machiavéliques qui leur permettront de trom- 
per le fisc, et que les autres contribuables ne demandent qu’à s'acquitter 
avec le plus magnanime empressement. Les légendes, hélas, ont la 
vie dure, et il en est présentement de redoutables, tant leur rôle est 
puissant dans le domaine de la politique et des finances publiques. 
Parlez aujourd’hui de fraude fiscale dans les milieux où s’élaborent 
péniblement des lois provisoires et des décrets éphémères, et l’on vous 
fera comprendre aussitôt qu’il ne saurait être question que de celle qui 
peut s’exercer sur les valeurs ? C’est peut-être parce que les porteurs de 
valeurs mobilières ont un peu trop facilement accepté d’être considérés 
comme taillables et corvéables à merci. 

Est-ce que les valeurs ne seraient pas une forme du capital comme 
tant d’autres, qu’elles doivent payer plus d’impôts et être soumises 
à une inquisition fiscale plus étroite ? Demandez-le plutôt à celui 
qui, ayant accumulé au cours d’une vie toute de labeur et de priva- 
tions, les économies qui doivent lui assurer le pain de la vieillesse, 
n’a pu acheter autre chose que des titres, après avoir parfois con- 
sacré une partie de ses économies à l'acquisition d’une maisonnette ? 

Mais disent nos réformateurs, qui feraient certainement mieux de 
s’acharner à réduire les dépenses publiques ce qui simplifierait le 
problème fiscal, — les valeurs sont d’une telle mobilité, qu’elles 
permettent toutes les fraudes. Il est bien possible aussi que si l’on 
u’avait pas été jusqu’à faire payer aux coupons plus de 30 c/o de leur 
montant, la tentation serait moins vive d'éviter cette taxation qui sent 
déjà la confiscation ? Cependant l’évasion fiscale n’est pas, quoi qu’on 
en dise, un moyen bien répandu, et je vois bien la longue expérience 
que j'ai de la clientèle des capitalistes, gros et petits, qu’ils paient 
sans sourciller les impôts de plus en plus lourds qui frappent leurs 
titres. 

En tout cas, la question d’évasion des capitaux, sous une forme ou 
sous une autre, ne comporte qu’une solution internationale et len- 
tente paraît fort difficile entre les pays dont l'intérêt est de recevoir des 


capitaux étrangers, et ceux qui veulent les conserver dans l'étendue de 
leurs frontières. L'expérience de la Belgique est assez caractéristique 
pour être notée. On sait que l’étude de cette question a été dévolue 
par la Société des Nations à une commission spéciale nommée par elle 
et dont font partie, à titre d’experts, les fonctionnaires supérieurs des 
administrations fiscales de plusieurs des pays intéressés, Les avis et 
conclusions de cette commission, émis en toute indépendance, ne 
lient d’ailleurs pas les gouvernements eux-mêmes : « Si tous les pays 
intéressés, disait décemment M. Theunis, étaient unanimement disposés 
à adopter des mesures générales et réciproques, le gouvernement belge 
ne pourrait qu’adhérer à tout système qui aurait pour effet d’empêcher 
les fraudes, sans nuire aux intérêts de la Belgique ? Mais il n’est pas 
partisan d’un accord limité à quelque pays. Un accord partiel ne pour- 
rait réaliser le but qu’on se propose d'atteindre; Il ne pourrait qu’em- 
pêcher les capitaux ou les valeurs mobilières des pays contractants de 
se diriger vers les pays non contractants : » 

Telle est l'opinion d’un homme d’Etat qui passe à bon droit pour 
un homme d’affaires avisé. Je sais au surplus que, parmi les Etats dont 
les délégués suivent à Genève ce grand débat, plusieurs sont déjà 
parfaitement résolus à repousser toute solution de nature à porter 
atteinte au secret des opérations bancaires. Parmi eux, je citerais la 
Grande Bretagne, l'Italie, la Suisse, ia Hollande et la Suède. J'ajoute 
que les Etats-Unis ne participent pas aux négociations. 

On trouve une autre leçon dans cette même Belgique. Voici une 
circulaire du directeur général belge des contributions à ses subor- 
donnés, il les autorise à consentir un traitement de faveur aux capitaux 
étrangers, en ramenant à 40/0 le taux de 15 c/o dont sont actuellement 
passibles les intérêts des sommes déposées en Belgique. Il prescrit 
même qu’une ristourne sera faite aux intéressés, c’est-à-dire aux dépo- 
sants n’ayant ni domicile ni résidence dans le pays, sur simple produc- 
tion d’un affidavit stipulant que les fonds leur appartenaient en propre 
durant la période où les taxes ont été perçues. 

Nous voici bien loin de l’accord international. Mais, je le répète, si 
l’on n’avait pas taxé sans mesure les valeurs mobilières, on n’aurait pas 
besoin aujourd’hui de réunir des cénacles de compétences qui discutent, 
fort inutilement d’ailleurs, une question que chaque pays ne veut 
résoudre que dans son intérêt propre. Et je me demande aussi ce que 
la France, ce que le développement économique et la puissance finan- 
cière de notre pays a gagné à la baisse des cours des valeurs, due pour 
une forte part à leur surtaxation désordonnée. 


PETIT COURRIER 


. Paul. L. G... — Je vous conseille de prendre dès maintenant votre 
bénéfice ; on voit en effet des cours plus élevés, mais il faut être pru- 
dent. 


87. L. Lyon. — Cette société doit procéder incessamment à l’aug- 
mentation de son capital, je vous engage nettement à vous y intéresser. 


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in six leçons, bois de Véra. 

LALINCOUR ou les Secrets du Style, bois de C. Le Breton. 


{LES CAHIERS DU MOIS. 


< | VI 5 
|  BUSEKOW 
: LL récit, par 


CARL STERNHEIM 


(trad. Maurice BETz) 


& Sternheim me fait vomir. » 
(M. Muzcer, Hamburger. Korrespondent.) 1 


ERA PTE ete ner pe nd 


« M. R. de Traz, dans ses Dépaysements,,,W 

‘ rapporte que, demandant à un allemand trèsif 
cultivé de lui désigner les principaux écrivains} 
germaniques, celui-ci lui répondit : CARE 


STERNHEIM, THOMAS MANN. C’est tout.» 
(D. BRAGA, Le Crapoullot, déc, 1924). : 1 


- Un cahier. ÉD OP lee Sn CON ST EC © 3.501) 


ENTR’ACTE 


CONFESSION INÉDITE DE MARCEL PROUST 


| Un cahier. A A Rd D ui 2.50)| 


VIII 


CRITIQUE 
BILAN DE LA VIE LITTÉRAIRE EN 1924 


par LOUIS MARTIN-CHAUFFIER, BERNARD FAŸ, RENÉ CREVE: 
F. et A. BERGE, ANDRÉ DESSON, J.-P. PALEWSKI, J. DELTEILR 


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7 


N° r2 


VIENT DE PARAITRE 


D COLLECTION DE LA REVUE EUROPÉENNE Em 
PAR 


RABINDRANATH TAGORE 


Traduction de MADELEINE ROLLAND 
- précédée d’une étude sur l’auteur par ROMAIN ROLLAND 


| Tous ceux qui s'intéressent à l’âme hindoue, tous 
ceux qui veulent pénétrer dans le peuple de l’Irnde 
doivent lire ce roman qui est, non seulement un 

É roman poétique, mais un roman d’une très vive et 
érès subtile psychologie. 

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nm volume in-12, tiré sur beau papier vélin, orné d’un 


ce l'auteur. M Ds à oc US 


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ne DRASTA HOUË ‘4 


 CRUAUTÉS ET F NDRESS) 


Vieilles mœurs coloniales francaises 
4 ROMAN 


RBolumE NO nn A Re AOC PS 7 PNA TAN 


 Voin un livre charmant et que j'ai lu avec délices. Il raconte des histoires d'amour, de servage ® 
des histoires roses et noires ayant pour cadre la Martinique, l'ile antillaise française, à la veille al 
de l'abolition de l'esclavage... 11 y a toutes sortes de détails curieux sur les mœurs et les types de ‘ 
vie coloniale, simple et pourtant fastueuse, heureuse et dangereuse, dans un climat dont le paradis 
les serpents comme Ja richesse gâtait les PÉROUE par l'excès de leur pouvoir et linjusti 
fe désirs. GÉRARD DA 


Mn° Drasta Houël a su faire renaître, en ce roman, toute une société et toute une époque : graudk | 
. voluptueux, fastueux, pleins de caprices étranges et cruels, créoles à la peau ambrée, d’une coque te 
et puérile, d’une beauté ardente et languide, esclaves révoltés ou soumis, rusés ou superstitieux, mr 
simples, en qui persiste l’espoir de la libération proshuee car l’action du roman se déroule à la Mag 
Dr à 1848, année de l’abolition de l'esclavage. L'Howi}s 


| MMMMMMMIE HIHI NRANANASRANSIARHEMIR 22,26 3628 2626 35 DE CD DE 2 92 2698 22 VE! 
D 77e000e0e D8D0808D08080808D08080806808082080806806060 


14 RONSARD 
| POÉSIES CHOISIES! 


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et contenant 6 mélodies du XVI siècle, | 

Se ue pouf piano et chant paf Axpré Sa 10 fat) 


« I] faut sortir du Yañg, dans toute la produétion « ronsardienne » 4} 
ce recueil de Poésies choisies... Je gage que c est dans ce charmant f 
précieusement édité, qu “il agréera à beaucoup de relire les rythmes noubla À 

(Frédéric Lefèvre, Les Nouvelles Littérai}} 


- Premier volume de la colle&tion “ Prose et Vers” 
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Ce roman n'a eu que deux éditions à tirage limité, celle 
de 1874, chez Plon-Nourrit, et une autre plus récente au 
‘ Sans Pareil”. | 

Les Pléiades, ce sont les Surhommes de Nietzsche, ou 
encore, suivant un autre terme de Gobineau, les Fils de Roi. 

On a vu, dans cet ouvrage, comme le testament de l’au- 

_ teur. On y trouvera toutes les idées discutées jadis avec tant: 
de passion et qni inspirèrent si fortement la philosohie de 
Nietzsche. 


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_et d’un Essai de Bibliographie 


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HENRI BARBUSSE, HENRY BATAILLE, TRISTAN CORBIÈRE, 
LUCIE DELARUE-MARDRUS, ÉMILE DESPAX, MAX ELSKAMP, 
ANDRÉ FONTAINAS, PAUL FORT, RENÉ GHIL, REMY DE GOURMONT, 
FERNAND GREGH, CHARLES GUÉRIN, A.-FERDINAND HÉROLD, 
GÉRARD D'HOUVILLE, FRANCIS JAMMES, GUSTAVE KAHN, - 
JULES LAFORGUE, LÉO LARGUIER, RAYMOND DE LA TAILHÈDE, 
LOUIS LE CARDONNEL, SÉBASTIEN-CHARLES LECONTE, 
.GRÉGOIRE LE ROY, JEAN LORRAIN, PIERRE LOUYS, 
MAURICE MAETERLINCK, MAURICE MAGRE, STÉPHANE MALLARMÉ. 


D volume in-18 ME FAR... 0: «00 0@iit 


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CAMILLE MAUCLAIR, STUART MERRILL, EPHRAÏM MIKHAEL, 
“ ALBERT MOCKEL, ROBERT DE MONTESQUIOU, JEAN MORÉAS, 
| COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES, PIERRE QUILLARD, 
ERNEST RAYNAUD, HENRI DE RÉGNIER, ADOLPHE RETTÉ, 
JEAN-ARTHUR RIMBAUD, GEORGES RODENBACH, 
“ PAUL-NAPOLÉON ROINARD, SAINT-POL ROUX, ALBERT SAMAIN, 
M. FERNAND SÉVERIN, EMMANUEL SIGNORET, PAUL SOUCHON, 
HENRI SPIESS, LAURENT TAILHADE, PAUL VALÉRY, 


ne 


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u CHARLES VAN LERBERGHE, ÉMILE VERHAEREN, 

Qi, « f 

be. | PAUL VERLAINE, FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN. 

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presse de $o à/138, à 50 fr. le volume; 1100 ex. sur vergé pur fi] d 
| Lafuma, numérotés de 139 à 1238, à 30 fr. le volume. Les tomes sur}: 
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Notes sur des Oasis et sur Alger 
L Le 15 Août à Laruns — Deux Proses 
Notes sur J.-J. Rousseau et M”° de Warens aux Charmettes}| 
et à Chambéry — Pensée des Jardins 


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49 éxemplaires sur vergé d’Arches, numérotés à la presse de x! 
49, à …  … some 200 fi| 
‘330 exemplaires sur vergé pur fil D été oi de 5o à 37@ 
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Contes choisis 


TRADUITS PAR 


LOUIS FABULET, ROBERT D’HUMIÈRES 
et ARTHUR AUSTIN JACKSON 


D clone à. A Prir RATER RE RS NON BR TR 154] 


La première édition a été tirée à s So exemplaires sur vergé pur fil Lafuma 
mutnérotés de 16 :à 666, 44219206i Ib ES RIRE 2e 30} À 


Il a été tiré 16 exemplaires sur vergé 'Arches, savoir : 
15 exemplaires, numérotés à la presse, de 1 à 15,2. …  … 80 ñ 
1 exemplaire, non numéroté.. .. …. …. … . .. . hors commet ÿ 


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POUR Re LE 15 JANVIER 1925 


MEN SUIS TE 
REVUE JUIVE) 


- REVUE INTERNATIONALE PARAISSANT SIX FOIS L’AN 
OMITÉ : GEORGES BRANDÈS, ALBERT EINSTEIN, SIGMUND FREUD, 
CHAÏM WEIZMANN 
Brrecreur : ALBERT COHEN 


ur la qualité de ses collaborateurs et la valeur des œuvres de Se 
»mpérament juif qu'elle révèler:a, par le souci d'accueillir les | 
vpressions diverses de l'esprit juif, par l’attention qu’elle 
pportera à l'étude des problèmes que pose l'existence d’Esraël 
urrmé les nations, par le tableau valable de: l’uctivilé juive duns + 
les domäines de la pensée et de l’action qu’elle présentera? se 
LA BRBEVUE JUIFE ES. 
sera l’organe de la renaissance israélite. 14] 


SOMMAIRE DU NUMERO 14 #5 
DÉCLARATION, par: ALBERT COHEN 
MESSAGE, par ALBERT EINSTEIN 
IN MEMORIAM, par PIERRE HAMP 
LES YEUX AU VENTRE, par MAX JACOB 
HENRI FRANCK, par ANDRÉ SPIRE 
LEPUTES DE JACOB (fragment), par PIERRE BENOIT 
COMMENTAIRES 


I. SILBERMANN, par JACQUES DE LACRETELLE 
IL LESPUITS DE JACOB, par PIERRE BENOIT 
IN. HISTOIRES JUIVES, par RAYMOND GEIGER 

ENTREVUES 

I."Avec BLASCO IBANEZ 


CHRONIQUE POLITIQUE 
: I. LES JUIFS ET LA SOCIÉTÉ@DES NATIONS 


[OTES par EMMANUEL ; ARIE, GEORGES {ICATTAUI, PIERRE HAMP, 
ARMAND; LUNEL, JEANFDE MENASCE. 


OCUMENTS : I, INFORMATIONS. — II. LE MOUVEMENT SIONISTE, 
= IL. LES LIVRES. — IV. LES REVUES. — V. LA PRESSE. 
3 


ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE. Fa 


72 VUE JUIVE 


, publiera dans ses prochains numéros 


JÉRÉMIE (fragment), par STÉFAN ZWEIG 
PEUPLES ÉLUS, par ISRAËL ZANGWIL 


GÉOMÉTRIE NON-EUCLIDIENNE ET PHYSIQUE, par ALBERI | 
EINSTEIN 


INFLUENCE£CIVILISATRICE D'’ISRAËL par PIERRE HAMP | 
ESTHER DE CARPENTRAS, pa ARMAND LUNEL il 

 L'UNIVERSITÉ DE JÉRUSALEM, par CHAÏM WEIZMANN 

. UNE ÉTUDE, par GEORGES BRANDÈS 

- MIZRAÏM, par ALBERT JOSIPOVICI 

UNE NOUVELLE, par PAUL MORAND 

SOUS LE DÔME, par WALDO FRANK 

RÉSISTANCES A LA PSYCHANALYSE, par SIGMUND FREUDA 

ENQUÊTE SUR LES JUIFS DE FRANCE, par B. CRÉMIEUX À 

DÉFENSE DE SHYLOCK, par PIERRE; HAMP 


et des œuvres de ROGER ALLARD, L£ON BLUM, F.-J. BONJEAN, ELIE FAURI] 
FERNAND  FLEURET, PAUL FIERENS, OTTOKAR FISCHER, EDOUAR:I| 
HERRIOT, HENRI HERTZ, R. TRAVERS HERFORD, MARVIN LOWENTHAI 
ANDRÉ MAUROIS, DARIUS MILHAUD, SIR W. M. FLINDERS PETRI 
JULES ROMAINS, ANDRÉ SALMON, SIR HERBERT SAMUEL, ALBERI) 

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Veuillez faire recouvrer à mon domicile la somme de. , . | 24fr.; 281 
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3 Rue du Cherche-Midi (VI À 


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